les chrysanthèmes humides

le monde klaxonne sans discontinuer. La pluie creuse mille sillons et rigoles depuis mon crâne jusqu’aux trottoirs. Mes pensées gouttent calmement dans le caniveau. Les voitures me frôlent. La ville brille. J’ai marché au hasard, longtemps, avant de revenir ici. L’Accueil qui clignote n’accueille personne. Pourquoi ont-ils mis tous ces mots sur leurs vitres ? Je m’avance, lente ; lasse, je m’assois. L’œil voyage, le corps reste assis là. Fauteuils métalliques séparés les uns des autres, patients pâles et muets. De la distance et de l’espace. Et du silence blanc épais comme du sang qu’on cache. On ne se souvient plus pourquoi il  fallait revenir ici. Le temps soudain s’effondre, les minutes se prennent pour des heures. À la réception, une femme s’affaire à ses affaires, à peine remarque-t-on sa blouse blanche sous l’amoncellement des colliers. L’hôpital s’est déguisé en hôtel. J’ai vu, ce matin, des fantômes hagards rentrer chez eux et des citrouilles émaciées grimacer dans les poubelles. C’est le jour des morts. Les vivants se tiennent à carreaux, préparant les regrets et les pots de fleurs. De temps à autre, une blouse bleue traverse, une blouse rose pousse un fauteuil, se dirige vers le couloir, là-bas ; mais ça fait un coude, on ne voit plus rien. Trois hommes musclés sous l’uniforme blanc soutiennent une vieille femme grise qui gémit doucement, le groupe disparaît lui aussi. Il reste le comptoir, le bruit des colliers, les sièges vides. Je suis comme la vitre. Dure, fine et  transparente. Avec des mots qui collent. Je quitte le siège, je marche, mes jambes savent opérer seules les bons transferts de poids. Le monde entier se moque dans mon dos. Comme mes chaussures rouges sont lourdes ! Elles quittent mes talons, se tournent et se sauvent dans l’autre sens, vers la ville, de l’autre côté de la vitre, comme deux rongeurs blessés se libérant d’un piège. Je boite à présent. La nuit avance plus vite que moi, j’ai peur d’arriver trop tard. Le livre continue à me parler doucement mais je ne fais plus attention. J’ai traversé tout le blanc du hall. Le meuble de la réception est froid contre mon ventre. La femme se tait, elle fait un signe de la tête. Ses colliers sont beaux. Il y en a un qui brille fort et m’aveugle. Je ne sens plus le poids de mes bras, mon sac danse, en bas, au bout de quelque chose qui ondule. Mon pull et ma jupe se mettent à trembler. Qui tremble à l’intérieur de mon pull et de ma jupe ? Une femme se met brusquement à crier à côté de moi et pourtant je suis seule au comptoir. Ils me regardent tous à présent. J’aime quand ils me regardent tous. Ils me regardent tous à présent. Des hommes viennent vers moi. Je tombe au milieu d’eux. De leurs mains qui m’attendaient. Portée, couchée, le couloir, le coude : je suis passée de l’autre côté. Les portes automatiques se referment, on entend le bruit de succion du sas, comme un baiser.

la bague de Nicolas est le seul objet qu’ils n’ont pas pris. La bague et le livre. Les lunettes, elles, sont parties avec le sac à main, la jupe, le pull, la veste rouge, les chaussures trop grandes. On aimerait dormir. Le drap jaune glisse et fait des plis malcommodes. On aimerait dormir. L’heure a été prise elle aussi. Comme le soutien-gorge, la carte bleue, le téléphone verrouillé dont on ne sait plus le code, les clés de la maison. On aimerait se lever. On aimerait se laver. La bouche est sèche, la sueur froide coule sous les aisselles brûlantes, la blouse perd ses ficelles et laisse entrevoir le corps sans soutien-gorge, sans jupe, sans pull. Les pieds claquent des dents dans le bleu dérisoire des sur-chaussures plastifiées. On aimerait avoir une tasse de thé, un verre d’eau plate ferait l’affaire, pourtant, à la maison, on ne boit que de la Salvetat. On pense un peu à la maison, là-bas, quelques rues plus loin, à peine, la porte fermée à clé, personne dans la maison, et les enfants dehors. Des femmes gémissent dans les chambres voisines. On est seule à présent. On aimerait dormir. Le drap jaune tourne autour du corps comme le suaire autour d’une sainte. Aux portes des cimetières, les vieilles amoureuses effeuillent des chrysanthèmes humides. Le drap glisse jusqu’au sol. Le hublot de la chambre cligne de l’œil à intervalle irrégulier. Des aides-soignantes au corps dur sous la blouse impeccable font claquer leurs sabots blancs. Le cœur bat un peu vite. Longtemps, on l’écoute en retenant son souffle, sa vie. On ne me souvient plus où l’on a mis les enfants. On aimerait se laver. Un verre d’eau plate ferait l’affaire.