histoire d’eau

dans la salle d’eau la mère a ouvert le robinet du lavabo. L’eau coule. La fille est réveillée, en embuscade, de l’autre côté du mur. La mère mouille le gant de toilette, repose le savon dans son support faisant tinter la porcelaine. La mère frotte. L’enfant imagine le cou, les aisselles, le ventre et les cuisses. La mère rince le gant et repasse, pour être sûre, dans les plis. La serviette crisse aux les omoplates, à l’arrière des genoux. Le soutien-gorge claque. Les pieds lourds boitillent l’un après l’autre dans l’enfilage de la culotte, des mi-bas. Les ongles accrochent le lainage de la jupe. La fermeture éclair s’arrête à mi-course. Un son sort de la bouche de la mère. La fille ne distingue pas le mot. La fermeture éclair reprend sa course. Le pull à col roulé fait crépiter les cheveux. La mère fouille au milieu du tiroir des brosses et des peignes. Elle discipline ses boucles brunes désordonnées. La fille entend distinctement les coups sur le haut du crâne. Maintenant la mère brasse les produits de maquillage dans la coupelle de faïence. Le rouge à lèvres. Ou bien le mascara. Les dents, elle a dû les laver plus tôt, tout de suite après le petit-déjeuner, quand la fille était encore dans le profond du sommeil. La mère est presque prête, elle vaporise, trois fois, l’eau de toilette : creux du cou, une fois ; pli des poignets, deux fois. Il semble à l’enfant que l’effluve vient la tourmenter jusqu’à sa chambre. Et puis cette avalanche, cette dernière salve : porte de la salle de bain, interrupteur, chaussures, manteau, sac à main, clé, porte, verrou, talons dans l’escalier. L’odeur de la mère est partout, la mère est partie.

météo

la petite, échevelure sur traversin, avait vu deux chaussures briller dans la nuit, les pointes dirigées vers elle, vers la tête de lit, la tapisserie à grosses fleurs, la table de nuit courte sur patte. Et sous le vernis, qui craquait peut-être, qui craquait sûrement, les pieds nus de l’homme en costume foncé dans les chaussettes blanches. Les boutons militaires, le col pointu. L’homme, tout en angle, tout en tissu sombre et au-dessus, ce qui se détachait sur le halo haché des réverbères du boulevard périphérique à travers les persiennes : le visage, quel visage ? Le visage longtemps trou flou béant bulle vide de bande mal dessinée écran bleu anonyme de télévision météorologique sur lequel viennent s’entrechoquer Sydney Poitier, Morgan Freeman, Denzel Washington, Barack Obama. Le costume impeccable fait des plis, joue des coudes et sous les boutons de manchette, jaillissent certainement les mains. Rien qu’une déjà, ça suffisait. Ça a suffit pour remplir la vie de l’attente adulte, la salle d’attente adulte de l’attente de la vie, du nom, du visage et de l’écriture. La petite était dans sa nuit, tout au bord de la bascule du sommeil et l’homme, avec sa main pointue d’os fine et longue que la petite ne saisissait pas – mais l’aurait-elle saisie et je ne m’en souviendrais pas ? – saisie déjà qu’elle était par la main du rêve, la main de l’oubli, l’homme disais-je, au visage-quel visage ? reprenait sa main, ses boutons, son vernis, tournait les talons pointes vers la porte, le couloir, le salon et là-bas, la mère.

longtemps la petite, présentatriste météo arc-en-ciel, cherche la main, cherche le visage, cherche le costume. Elle avance à reculons, grandit à rebours, à l’envers, saisissant des mains blanches aux os saillants, boutonnant-déboutonnant des blouses, des uniformes, des costumes à son tour. Tours de pistes, tout le cirque et compagnie. Lumière noir lumière bravo mademoiselle. Pays à paillettes qui clignote comme une guirlande électrique.

la petite, poils aux aisselles, sang qui coule comme il coule aujourd’hui mais pour combien de temps encore ? justaucorps moulant mal ajusté dans sa vie de grande grandie, muette déguisée en parlante, attrape au vol, tombant-remontant de sa dégringolade rembobinée, la paume tendue des rêves qui redonnent un visage au visage-quel visage, dents blanches, sourire mince, peau café.  Va savoir vraiment le dosage de lait, nuance noisette ? Nuance nuage ? Nuance soupçon ? Va savoir.

la femme, au sang qui coule du même sang que la petite mal ajustée, mal fagotée, disaient les grands-parents dans le vilain village, coule en rivière avec son écriture à peau de serpent, mue mobile multiple, loin rejetée la présentatriste météo mi-figue mi-raisin fond bleu derrière sa vitre épaisse-opaque.

a mother’s duty, Pieter de Hooch, 1658

a mother’s duty, Pieter de Hooch, 1658

la porte du fond est à demi-ouverte sur le tremblé d’un frêne ou d’un peuplier. Trois carreaux de terre cuite sont grandement fendus. Un large panier d’osier, pour le linge ou les bûches, est adossé à un coin de mur. La bassinoire brille, ronde et verticale comme le balancier d’une horloge immobile. Sous le temps arrêté, la mère absorbée par son ouvrage. Sous le regard baissé, les mains qui épouillent ou apaisent. Sous les mains, la chevelure de la petite fille. Sous le visage de la petite, les cuisses de la mère. Et leurs deux jupes emboîtées, la noire et la verte, la verte et la noire fondues en un seul drap de laine épaisse à gros plis. L’ourlet pareillement sali ; la terre de l’arrière-cour est entrée au cœur de la maison. La chaise est au bord de la bascule sous la poussée de la petite qui s’est précipitée – contrainte ou libre on ne saurait dire – vers le noir giron. De dos, le chien assis l’arrière-train tourné vers la table de bois, le piano, la cheminée condamnée, attend. La chute du temps, de la mère, de l’enfant, du jeune oiseau dans l’arbre, l’ouverture de la porte de la maison.

le frêne ou bien le peuplier – seul le chien est assez près pour faire la différence – a tremblé. Le souffle de vent qui traverse l’arrière-cour fait frissonner à son tour le feuillage sombre des arbres des trois tableaux de la pièce, le rideau du lit clos. La mère, noire en bas, rouge au milieu, blanche à l’encolure, sent passer sur sa nuque l’écho d’un mauvais rêve. Le rêve, mauvais, a quitté le creux de l’oreiller blanc tout au fond du lit clos, il a traversé la pièce s’arrêtant juste au-dessus de la mère et l’enfant. Il a croisé le regard du chien. Il ne s’est rien passé. Il a tourné les talons, chauffé son corps ankylosé dans le parallélépipède de lumière dessiné par la porte entrouverte. Il a regardé la carafe, rousse de bière maltée. Il ne s’est rien passé. Le mauvais rêve a quitté la maison. Il est dix heures. La nuit ne reviendra qu’au soir. La mère retire ses mains. L’enfant relève la tête et se rajuste. Le chien se remet à suivre du regard l’ombre des feuilles sur la terre cuite.