météo

la petite, échevelure sur traversin, avait vu deux chaussures briller dans la nuit, les pointes dirigées vers elle, vers la tête de lit, la tapisserie à grosses fleurs, la table de nuit courte sur patte. Et sous le vernis, qui craquait peut-être, qui craquait sûrement, les pieds nus de l’homme en costume foncé dans les chaussettes blanches. Les boutons militaires, le col pointu. L’homme, tout en angle, tout en tissu sombre et au-dessus, ce qui se détachait sur le halo haché des réverbères du boulevard périphérique à travers les persiennes : le visage, quel visage ? Le visage longtemps trou flou béant bulle vide de bande mal dessinée écran bleu anonyme de télévision météorologique sur lequel viennent s’entrechoquer Sydney Poitier, Morgan Freeman, Denzel Washington, Barack Obama. Le costume impeccable fait des plis, joue des coudes et sous les boutons de manchette, jaillissent certainement les mains. Rien qu’une déjà, ça suffisait. Ça a suffit pour remplir la vie de l’attente adulte, la salle d’attente adulte de l’attente de la vie, du nom, du visage et de l’écriture. La petite était dans sa nuit, tout au bord de la bascule du sommeil et l’homme, avec sa main pointue d’os fine et longue que la petite ne saisissait pas – mais l’aurait-elle saisie et je ne m’en souviendrais pas ? – saisie déjà qu’elle était par la main du rêve, la main de l’oubli, l’homme disais-je, au visage-quel visage ? reprenait sa main, ses boutons, son vernis, tournait les talons pointes vers la porte, le couloir, le salon et là-bas, la mère.

longtemps la petite, présentatriste météo arc-en-ciel, cherche la main, cherche le visage, cherche le costume. Elle avance à reculons, grandit à rebours, à l’envers, saisissant des mains blanches aux os saillants, boutonnant-déboutonnant des blouses, des uniformes, des costumes à son tour. Tours de pistes, tout le cirque et compagnie. Lumière noir lumière bravo mademoiselle. Pays à paillettes qui clignote comme une guirlande électrique.

la petite, poils aux aisselles, sang qui coule comme il coule aujourd’hui mais pour combien de temps encore ? justaucorps moulant mal ajusté dans sa vie de grande grandie, muette déguisée en parlante, attrape au vol, tombant-remontant de sa dégringolade rembobinée, la paume tendue des rêves qui redonnent un visage au visage-quel visage, dents blanches, sourire mince, peau café.  Va savoir vraiment le dosage de lait, nuance noisette ? Nuance nuage ? Nuance soupçon ? Va savoir.

la femme, au sang qui coule du même sang que la petite mal ajustée, mal fagotée, disaient les grands-parents dans le vilain village, coule en rivière avec son écriture à peau de serpent, mue mobile multiple, loin rejetée la présentatriste météo mi-figue mi-raisin fond bleu derrière sa vitre épaisse-opaque.