histoire d’eau

dans la salle d’eau la mère a ouvert le robinet du lavabo. L’eau coule. La fille est réveillée, en embuscade, de l’autre côté du mur. La mère mouille le gant de toilette, repose le savon dans son support faisant tinter la porcelaine. La mère frotte. L’enfant imagine le cou, les aisselles, le ventre et les cuisses. La mère rince le gant et repasse, pour être sûre, dans les plis. La serviette crisse aux les omoplates, à l’arrière des genoux. Le soutien-gorge claque. Les pieds lourds boitillent l’un après l’autre dans l’enfilage de la culotte, des mi-bas. Les ongles accrochent le lainage de la jupe. La fermeture éclair s’arrête à mi-course. Un son sort de la bouche de la mère. La fille ne distingue pas le mot. La fermeture éclair reprend sa course. Le pull à col roulé fait crépiter les cheveux. La mère fouille au milieu du tiroir des brosses et des peignes. Elle discipline ses boucles brunes désordonnées. La fille entend distinctement les coups sur le haut du crâne. Maintenant la mère brasse les produits de maquillage dans la coupelle de faïence. Le rouge à lèvres. Ou bien le mascara. Les dents, elle a dû les laver plus tôt, tout de suite après le petit-déjeuner, quand la fille était encore dans le profond du sommeil. La mère est presque prête, elle vaporise, trois fois, l’eau de toilette : creux du cou, une fois ; pli des poignets, deux fois. Il semble à l’enfant que l’effluve vient la tourmenter jusqu’à sa chambre. Et puis cette avalanche, cette dernière salve : porte de la salle de bain, interrupteur, chaussures, manteau, sac à main, clé, porte, verrou, talons dans l’escalier. L’odeur de la mère est partout, la mère est partie.