les commissions

ma grand-mère est une grand-mère à bosse. Je la revois courbe, penchée, pliée dans des blouses sombres dont je ne peux distinguer aujourd’hui le motif. Qu’est-ce-qu’il y avait donc sous ses blouses ? je ne l’ai jamais su. Un chignon bas sur la nuque et sa poignée d’épingles qui maintient des cheveux longs, poivre et sel. Tiens! où sont donc le poivre et le sel dans cette maison austère où je passe un long temps de vacances ? Deux jambes en arc dans les bas mousse. Des chaussons fourrés, silencieux, pour l’intérieur, des sabots sonores pour le dehors, le jardin, la rue du village. Et pour l’église alors ? Quelques chaussures à bride dont je n’ai pas gardé le contour en mémoire. Je vois la grande table, flanquée de bancs durs aux fesses d’enfant de la ville. La cuisinière sur laquelle on ne cuisine pas, non, il y avait pour cela l’arrière-cuisine, avec le garde-manger, le seau pour la vaisselle et le vélo du grand-père. La présence massive du buffet, les secrets de ses deux tiroirs. Moi, je connais le secret de la boîte de pastilles, ronde, métallique, avec la menue monnaie que l’on y dissimule. Sous la boîte, quelques papiers épars, des feuilles déchirées, des enveloppes retournées, ne jamais rien jeter, tout est réutilisable. Cette habitude de l’économie et de l’épargne. Le jeudi et le samedi, en milieu de matinée, des camions gris s’arrêtent devant la maison. Le panneau se soulève et, par miracle, je découvre les marchandises entassées jusqu’à la gueule. Au centre, un homme en blouse, crayon sur l’oreille. Je me tiens sur le seuil de la maison, impatiente, derrière moi, ma grand-mère appuyée sur le comptoir du buffet compte quelques pièces et griffonne d’une main sèche comme une brindille et de la belle écriture des paysans appliqués sortis tôt de l’école, la liste des commissions.