corps raccord

j’ai 2 ou 3 trucs à te dire par où te les dire ces trucs à te dire, mon corps, pour que tu les entendes de ma propre bouche est déjà tienne mes oreilles t’appartiennent tu aspires plus vite que moi-même dans le tuyau de ma gorge retire-toi de mon corps, mon corps, laisse un espace à mon silence écarte-toi construit pour moi en toi une place de village un endroit où je pourrais me tenir devenir crieur public une adresse-caisse de résonance mon corps, retrousse donc tes manches creuse empile aligne aplatis fais place nette à cette place vide alors tu pourrais souffler t’arrêter te suspendre me surprendre écouter ma voix sur ta voie publique les mots viendraient du ventre les sons viendraient du centre jailliraient immédiats ne perdraient plus leur temps à gravir les sentiers raides jusqu’au cerveau du palais ; ils sortiraient diamants bruts ni polis ni brillants ; ils sortiraient gemmes vivantes cailloux coupants gros grains graisseux non avalés non digérés intacts non encore fractionnés par la digestion lisse de la parole buccale je serais ventriloque, tu serais marionnette ; nous nous manipulerions mon ventre dans ton ventre avec ses joyaux lourds comme des chevreaux dans un ventre de loup noir des mots restés en grappe en noyaux noyés dans les boyaux dans les conduits dans notre tuyauterie commune, mon corps, nous partageons tout, trop, orifices liquides interstices vésicules tentations tentacules si tu es sage, mon corps, docile, nous échangerons nos places ; tu seras ventriloque, je serais marionnette nous ferons apparaître des lièvres des lèvres du chapeau en grande forme en grande pompe nous serons éclatants réunis travaillant de concert sans fausse note magicien contralto costume fait sur mesure cent issues possibles même menotté dans un caisson rempli d’eau glacée disparition probable par dispersion des fluides mets-toi au travail à l’ouvrage à la tâche, qu’attends-tu ?

t’échapper, me fuir, mais c’est trop tard, regarde, mon corps, je t’attache, regarde bien les fers qui entourent tes chevilles tu ne pourras plus courir ni t’éloigner de moi tu trébucheras à chaque pas en me tirant au bout de ta chaîne je roulerai si vite que je t’entraînerai dans ma chute mais chut ! mon corps, écoute écoute ma voix qui veut te dire encore que tu ne peux vivre sans moi cent mois