intermède espagnol

les enfants jouent au piano, un quatre mains très beau – spanish intermezzo, dit la partition – qui n’est pas encore au point. La musique, on est ravi quand les enfants s’y frottent mais là, à deux mètres à peine de ma table de travail, qui est aussi la table du salon et la table à manger, c’est juste impossible. Aucune pensée à attraper dans mon filet à papillon. Aucun mot, aucun espace puisqu’aucun silence. Il y a tant de tempêtes lexicales à calmer pourtant. Les mots volent comme des mouches par temps d’orage. Sortent du dessous et du dedans, s’unissent à ceux qui arrivent du dehors et du côté. Soulevant dans leur accouplement des mottes de terre dont on aperçoit mis à nus les racines et les vers. Tout le monde entre et sort et jette un œil sur l’ordinateur, m’adresse la parole alors que je suis en chasse, traque au cœur de la forêt une autre parole, volatile, transparente, partie nicher sous les mousses. Cela aussi, c’est impossible. Ce travail m’éloigne de ma famille, de mes amis, de la vie du monde. Et pourtant j’écoute la voix du monde d’une façon plus intense. Cette entrée en soi-même a un prix. Solitude, espace, temps. Tout ça.