j’ai trouvé un autre nom pour mon journal. Il va s’appeler simplement, comme sur les bateaux, Journal de bord. Parce que ça tangue, ça bringuebale d’un écueil à un autre, ça accoste sur différentes îles plus ou moins sauvages, isolées, connues, ça vogue sur une mer agitée, ça rentre au port par un chenal étroit, c’est guidé par la lumière intermittente du phare ou le cri de la corne de brume. Il y a autant de détroits, d’isthmes qu’il y a d’océans. Le capitaine est souvent seul sur le pont, tenir la barre, c’est fatigant, ça fait des ampoules aux mains, la cambuse est pleine de boîtes de thon et de tubes de mayonnaise, la cale, pleine de nègres, la salle de bal attend les riches américaines, on peut larguer les voiles, lever l’encre, virer de bord, s’échouer, être renfloué, atterrir dans le ventre de la baleine, écouter le chant des sirènes, être dans l’œil du cyclone ou du Cyclope, saluer les icebergs, les dauphins, les requins, les naufragés, les hippocampes, tous les noyés qui flottent à la surface des mers chaudes et, parce qu’on a peur de tout ou de rien, on ne fait plus la différence depuis longtemps, saluer aussi ceux qui flottent à la surface des mers froides. Pour les regarder passer, on court d’un bord à l’autre. C’est de ces bords qu’il s’agit.