la camionnette du charcutier s’est éloignée, l’enfant a repris sa lecture. Les genoux font religieusement pupitre, le dos s’appuie contre le chambranle de la porte. L’arrête vive du bois l’oblige de temps à autre à interrompre l’histoire. Alors, clignant des yeux, elle se redresse pour mollir sitôt replongée dans le livre. Ses claquettes traînent à côté des socquettes blanches. La robe est toute froissée, le col gratte un peu, la bouche a soif et chaud. Au-dessus de sa tête, les mouches entrent et sortent à leur guise, de la cour à la cuisine, de la cuisine à la cour. Elles s’en fichent du rideau à lanières plastique. Une guêpe s’approche des bras bruns et nus, la petite n’a plus peur. La page est tournée comme les autres, goulûment, sans plus s’occuper du monde. La guêpe retourne à ses bouquets. L’enfant n’est plus dans l’ennui de l’été, elle est partie là-bas, en Bretagne, sur l’île avec Claude, Mick, François, Annie et Dagobert. L’ombre de l’église se ramasse sur les marches. Midi sonne au clocher. Les bourdons s’en donnent à coeur joie autour des fuchsias de Marie-Louise. Le grand-père, rentré du jardin, quitte lourdement sabots, outils et tablier dans l’appentis voisin et passe à son tour de la cour à la cuisine. Oui, il lui a bien semblé voir une ombre enjamber son histoire. Elle se déplace à peine, ses yeux n’ont pas lâché la ligne. La route est silencieuse, tout le village s’apprête à se mettre à table. La grand-mère sort sur le perron égoutter la salade de quelques moulinets du bras, s’en retourne sans un regard, sans un mot, à sa fricassée de haricots. Des préparatifs, l’enfant n’en sait rien, pourtant sous le livre, le ventre a faim. Le soleil est planté bien haut, les pages font mal aux yeux, la sueur traverse l’aplat du front, les épaules sont en train de cuire. Personne ne s’en soucie, la crème solaire, c’est pour vingt ans plus tard. Les vacances sont à mi-course, la mère revient dans un mois pour reprendre l’enfant laissée là, avec les vieux à la campagne. Là-haut, à l’étage, dans la pièce aux murs de chaux rose, entre araignées et poussière, il lui reste trois livres.