pair
un jour, j’étais petite, timide, solitaire, ma mère est rentrée à la maison avec un chien. Nous l’avons appelé Snoopy. J’étais petite, timide, mais je n’ai plus jamais été solitaire.
un jour, j’étais dans une ferme, en colonie de vacances, un garçon a excité un chien avec un bâton, le chien a bondi, le garçon s’est poussé, le chien, qui devait avoir une mauvaise vue, m’a mordue à la place du garçon, juste sous l’œil. J’ai crié fort et longtemps. J’ai cru que le chien avait mangé mon œil. J’ai gardé mon œil, ainsi qu’une petite cicatrice sombre, cachée dans l’ombre sous la cerne droite. Vieillir, c’est bien.
un jour, ma grand-mère m’a donné une pièce, je suis allée seule chez Édith, acheter un bonbon.
un jour, j’avais grandi, je suis allée acheter un bonbon, le buraliste m’a dit : qu’est-ce tu veux, jeune homme ? J’ai gardé longtemps cette petite cicatrice.
un jour, je suis allée voir une femme que je payais, chaque jeudi, pour être raccommodée.
un jour, je suis allée voir une femme que je payais, chaque jeudi, pour être mise en pièces.
un jour, un homme qui ne m’aimait pas beaucoup m’a téléphoné pour m’annoncer au dernier moment qu’il ne viendrait pas ce soir-là. J’avais fait de la ratatouille, sur la plaque électrique, dans ma chambre de bonne minuscule. C’était un exploit, je n’ai pas eu de médaille. La ratatouille, après, n’avait pas très bon goût.
un jour, un homme qui m’aimait beaucoup a traversé un océan pour me rejoindre. Je n’avais pas cuisiné de ratatouille, je l’attendais dans un diner en sirotant à la paille des strawberry margarita.
un jour, je me suis coupée le doigt avec un cutter, je me suis évanouie, ma sœur m’a rattrapée avant que je ne tombe et ne me cogne la tête dans la baignoire.
un jour, je me suis coupée le doigt avec un cutter, je n’ai pas voulu aller aux urgences parce que j’avais un billet pour un spectacle de danse. J’ai vu le spectacle, et je suis allée me faire recoudre tard dans la nuit. C’était bien, il n’y avait personne. Je n’ai pas beaucoup attendu.
un jour, dans le métro, un homme m’a volé mon téléphone portable.
un jour, dans le métro, un homme m’a dit t’es belle, j’te kiffe, tu veux pas coucher avec moi ? C’était peut-être le même.
un jour, au bord de la mer, j’ai dû faire pipi sur le pied d’une amie. Elle venait d’avoir été piquée par une vive. C’est elle qui a demandé. Nous ne nous connaissions pas encore très bien. Ce jour-là a scellé notre amitié.
un jour, au bord de la mer, il y avait une grande tempête, j’avais peur de mourir écrasée par un arbre sous la toile de tente. Je suis sortie et tout en regardant le jour poindre, j’ai fait pipi debout dans le grand vent. Cela m’a rassurée. Je suis enfin parvenue à m’endormir.
un jour, j’ai reçu une lettre d’amour très belle.
un jour, j’ai reçu une lettre d’insultes très belle.
un jour, lors d’un film, je me suis endormie. Le film se mêlait à mon rêve, c’était étrange et beau.
un jour, lors d’un repas, je ne me suis pas endormie. C’est dommage, je m’ennuyais beaucoup. J’ai compris ce jour-là que l’ennui agace, mais n’endort pas.
un jour, dans un supermarché, j’ai volé un très joli cahier. Il était décoré d’un Snoopy couché sur le sommet de sa niche, soupirant : L’amour…Je ne l’ai pas offert à mon chien. Je l’ai gardé pour moi.
un jour, dans un supermarché, j’ai acheté un rôti de veau qu’on m’a accusée ensuite d’avoir volé. J’ai dû le payer une deuxième fois.
un jour, un homme que je n’aimais plus m’a offert Les oiseaux, le livre. C’était magnifique. Il l’avait seulement glissé dans la fente de la boîte aux lettres ; je n’ai jamais su ce qu’il en avait pensé.
un jour, avec un homme qui m’aimait, pas celui du livre ni celui du métro, un autre, je suis allée à Bodega Bay. La route était superbe, nous nous penchions, à chaque virage, comme les deux inséparables dans Les oiseaux, le film. Nous avons cru reconnaître l’église, la baie, le magasin et quelques bateaux. Puis nous sommes repartis vers San Francisco. Comme nous étions un peu fatigués, nous n’avons pas joué aux inséparables.
un jour, en Corse, à chaque virage, j’ai eu envie de vomir.
un jour, j’ai offert la chanson d’Arthur H, Inséparables mais à l’homme qui avait traversé un océan pour me rejoindre. Il a compris que je ne savais plus très bien si je l’aimais toujours.
un jour, un corbeau s’est pris dans mes cheveux.
