la mère, l’enfant et la cigogne

 

la mère, l’enfant.

 

– Voici le bébé, c’est une petite fille.

– Elle s’appelle comment ?

– Elle s’appelle le bébé.

– Et c’est comment qu’elle s’appelle en vrai ?

– Bébé, elle s’appelle.

– Mais son petit nom, c’est quoi ?

– Tu peux lui dire Petite, ou Fillette, ou Bébé.

– Et sa famille, c’est qui ?

– Sa famille, c’est les cigognes.

– Alors c’est Bébé Cigogne ?

– Oui, voilà, c’est ça.

 

les mêmes, un autre jour.

 

– Et les cigognes qui amènent les bébés, elles les font comment les bébés, les cigognes ?

– Elles les ramassent dans des grands choux.

– Et quand elles les laissent tomber dans les cheminées, ça les casse pas en mille morceaux, les bébés ?

– Non, c’est comme les cadeaux de Noël, ils sont bien emballés, ça les casse pas de passer par la cheminée.

– Mais, chez nous, y en a pas de cheminée ?

– On dit : il-n-y-en-a-pas ! Non, chez nous, y en a pas.

– Mais j’ai déjà eu des cadeaux et maintenant on a Bébé Cigogne ?

– C’est que, dans les maisons où il n’y a pas de cheminée, le Père Noël dépose les cadeaux sur le paillasson.

– Alors le papa de Bébé Cigogne, c’est le Père Noël ?

sur la page abandonnée

j’ai lu au lit, de face et de profil, sous la couette, sur un traversin, entre deux oreillers. J’ai lu dans les trains, dans les avions, dans les autobus ; j’ai lu en marchant ; je n’ai jamais lu à voile ou à vélo. J’ai lu sur la plage abandonnée mais grains de sable et littérature ne font pas bon ménage.

la serviette ou la natte de plage doit être d’une longueur suffisante. Il faut trouver la bonne orientation, un subtil dosage qui tient compte :

  1. de la vue sur la mer : indispensable (on est à la mer tout de même.)
  2. de la course du soleil : ayant la peau brune, je ne crains pas les coups de soleil, je m’efforce donc, tout en avalant le livre – pauvre Jonas dans sa baleine – d’alterner positions ventrales (ça fait mal aux reins) et positions dorsales (ça fait mal aux bras) pour parfaire mon teint des îles.
  3. de la force du vent : bretonnement parlant, ce paramètre est contraignant, il faut maintenir les 237 autres pages du roman que l’on tient d’une main sous une discipline de fer, parvenir à dompter leur volonté de troupe scélératesse qui cherche à se refermer par cruauté crasse sur la page en cours, timide, tremblante, terrorisée.
  4. je ne parlerai pas ici du paramètre pluviométrique, il ne pleut jamais l’été sur les plages de Bretagne (Par contre, permettez-moi de plaindre ici de tout cœur nos amis de Normandie.)

nous voilà donc allongées, ma serviette et moi-même. Mon roman, lui, tient debout, bien droit. Rendons grâce ici à la force musculaire de mes poignets, c’est lourd, parfois, la littérature.

déjà commence une sournoise bataille contre les grains de sable qui se collent sur les lettres, car la littérature sous huile solaire hélas poisse aux endroits les plus inappropriés. Bovary finit en Ovary, Karénine en Karine, ça désole.

tranchons, puiqu’il faut bien trancher. L’après-midi file, la mer remonte.

vient une manche décisive à remporter sur les lunettes de soleil. Sans, on est aveuglé, les mots deviennent blancs, l’histoire fout le camp. Avec, tout est sombre, on lit un livre gris écrit par un auteur neurasthénique qui accule au suicide son plus beau personnage.

avançons que diable, avançons ! L’après-midi file, le soleil descend.

la guerre fait rage, il faut lutter au corps à corps contre la douce tentation de faire glisser le livre sur son ventre chaud,  de regarder, incognito, au-dessus de la couverture, les gens allongés, la forme des cuisses, des dos, la couleur des maillots de bain, les châteaux de sable qui s’écroulent, les joueurs de ballon qui ratent leur passe, un chapeau qui s’envole, une mouette qui plonge, un parasol qui tourne, les baigneurs dans les vagues, les voiliers, les vendeurs de chichis et autres confiseries balnéaires qui croisent au large.

Dieu, que c’est bon les vacances !

courage ! On remonte son bouquin comme on remonterait ses bretelles. On s’aperçoit que depuis un bon paquet de lignes, on a perdu le fil de l’histoire. Jacques est dans le lit de Paul, on l’avait laissé dans celui de Thérèse. Oui, on a manqué une maille comme dans un tricot. Il ne manque pas grand-chose pour définitivement fourrer le livre au fond du sac de plage, entre la crème solaire – comme le tube est percé, c’est le destin des tubes, elle aura à coeur de dégouliner – et un paquet de Petit Prince fondus, quelle idée, aussi, d’amener des princes sur une plage.

mais voilà nos sauveurs, nos merveilleux empêcheurs, nos déchireurs de littérature, nos pourfendeurs d’oisiveté :

paf, le coup de raquette !

plouf, l’aspergée d’eau de mer glacée (nous sommes en Bretagne).

schplisch, la soupe d’algue au milieu d’un thé à Combray.

les madeleines sont fichues, ils ont gagné, les monstres. Mes enfants me prennent par la main et me conduisent vers les rochers pour une belle partie de pêche aux moules moules moules dans le soleil couchant.

bifurquons

et si j’avais connu plus tôt papa et si j’étais devenue une bonne danseuse et si j’avais une maison à la mer et si je me faisais refaire les dents et si j’avais eu un frère et si j’acceptais de prendre un chat et si j’avais été moins bonne élève et si j’avais couché avec beaucoup plus de garçons et si j’étais publiée et si je mourais là tout de suite et si j’avais aimé marcher dans les bouses de vaches et si pépémémé m’avaient aimée autant qu’ils ont aimé ma sœur et si j’avais été amputée d’une jambe et si j’avais un cancer et si je tombais amoureuse et si j’écrivais un roman policier et si j’allais en Amérique du sud et si je n’avais pas peur des araignées et si j’avais choisi une carrière scientifique et si je n’avais jamais découvert la psychanalyse et si je développais la maladie d’Alzeimher et si je tombais amoureuse et si j’avais la peau tout à fait noire et si je devenais grand-mère et si je gagnais au Loto et si j’achetais enfin une friteuse électrique et si j’allais chez l’ostéo et si je retournais vivre à Niort et si je me retrouvais face à face avec Nicolas et si je devenais franche et brutale et si je m’achetais des vêtements très chers et si j’allais manifester et si Daniel mourrait au Brésil et si je me mettais à la trottinette et si j’arrêtais d’écrire et si j’avais été analphabète et si je ne m’arrêtais plus de rire et si j’inventais quelque chose d’utile et si je me retirais du monde et si je revoyais Véronique et si j’égorgeais mes enfants et si je faisais ma valise et si j’avais le courage de descendre à la cave et si mon téléphone se mettait à sonner et si je faisais l’amour avec une femme et si je m’installais dans le Sud de la France et si je faisais vœu de silence et si je passais mon permis de conduire et si Michel était toujours vivant et si je renonçais à l’aspirateur et si j’avais vécu à une autre époque et si j’épousais Daniel et si j’apprenais à faire cuire un poulet et si je vivais dans un pays en guerre et si j’avais de nouveaux voisins et si je devenais aveugle et si mon entreprise florissait et si je n’avais plus de et si pour aller au bout de la page et si je répétais jusqu’à la fin la même ritournelle et si j’étais capable de m’en tenir là et si je supportais l’idée de cet espace vacant et si je faisais taire enfin la mécanique et si quelqu’un entrait dans la pièce où j’écris et si la fin du monde était pour aujourd’hui et si un AVC suspendait mon geste et si je refusais de m’alimenter et s’il me fallait pour survivre commencer à me prostituer et si mon premier client et si mon deuxième client et si mon troisième