il y a peut-être un centre
que chaque mot cherche à dire
qui efface le pourquoi
mais laisse entrer ses abords.
Thierry Metz, L’homme qui penche, Éditions Unes, 2017
il y a peut-être un centre
que chaque mot cherche à dire
qui efface le pourquoi
mais laisse entrer ses abords.
Thierry Metz, L’homme qui penche, Éditions Unes, 2017
la cour est derrière elle, derrière elle aussi le regard noir du grand-père. Rassérénée, elle avance sur le dessin pointu de l’ombre de l’église. Les nattes de chaque côté du visage capturent quelques filaments du soleil d’été. Elle est sur le terre-plein central, on ne l’appelle même pas une place. Elle ne va pas vers le magasin d’Édith – les fraises Tagada à dix centimes attendront dimanche et la sortie de messe – ni la station-service. Elle ne traverse pas non plus pour monter vers l’école communale, ni le cimetière. Elle longe sur la droite, la maison aveugle adossée à la maison des grands-parents. Là, le soleil cogne sur tout le corps. Elle quitte le village, les murs de pierre frais, les hangars de tôle sombres. Elle marche parallèlement au bord du talus. Se demande toujours de quel côté de la route se tenir. La mère, la soeur ont dû le dire un jour pourtant. Les haies se ressemblent. Rassemblent les mêmes dangers. Orties, mouches, abeilles, et bien pire encore, les couleuvres ou les vipères, enfin les serpents quoi. La dernière maison du bourg est dépassée. Elle est seule sous la brûlure de juillet. Le bourg est à la sieste. Rien ne bouge à part elle qui marche dans la cacophonie des insectes. Au loin, le virage et la barrière, l’arbre mort. Forme noire, écorce coupante qui se détache par plaques. Elle détourne les yeux. Le chemin gravillonné commence juste là, avant le virage, sur sa gauche. Elle traverse, sans regarder : à la campagne, on entend venir de loin tracteurs, voitures, mobylettes. Ça crisse, ces cailloux gris sous ses chaussures. Ça y est, la poussière les recouvre. Elle voit l’étang et les roseaux en contrebas, les champs impeccables de l’oncle, les bâtiments de la ferme. Ça descend, elle passe le toit aux cochons, le regard glisse. Les cochons sont comme l’arbre mort. Mais elle entend leurs bruits. Elle devine la boue et le rose tout mélangés, se rappelle les vieilles fables paysannes de bébés mangés par des cochons. Ces histoires narrées par la soeur ou les cousins qui s’amusent à faire peur, ça fait peur, elle accélère un peu. Le potager se rapproche, les draps blancs qui sèchent, la tante penchée sur ses plants de tomates, la blouse qui laisse entrevoir les chaussettes Dim s’arrêtant sous les gros genoux. Elle est arrivée. Rita jappe et s’élance, relayée par les cris des poules, des veaux, de dindons et des chèvres. Le tintamarre de la ferme monte en elle, et les odeurs aussi. La porte est ouverte, le rideau aux franges multicolores laisse passer les mouches, il y en a plein la cuisine ; mais pas la lumière : derrière, tout est noir, les volets restent fermés tout l’été pour garder un peu de fraîcheur, privant toute la famille du bonheur de voir clair.