l’autre monde

elle traverse la journée, égale, on ne peut rien y faire, il faut bien que jour se passe. Elle est ramassée, toute tendue vers la nuit, celle qui finit toujours par succéder au jour. C’est là qu’elle se tient, vivante, dans le creux sec de l’autre monde. Les villes sont éclatantes et sombres, les arbres séculaires s’y déplacent à leur guise. Les maisons ouvertes tendent leur seuil vers elle. Une tante oubliée lui donne une blouse à ravauder. En haut d’une volée de marches, un rideau cache une porte de grenier. Tous ses cheveux se retrouvent dans ses mains. L’homme qu’elle a aimé et perdu la frôle dans une cuisine aux toilettes pour enfant. Soudain, il lui sourit. Elle s’apprête à s’asseoir en face de lui mais les couloirs n’en finissent plus de courir. Les corbeaux prennent leur envol dans la poussière d’une route asiatique. Elle marche sur l’histoire et la géographie. Le chemin fait un coude, elle a six ans, les chaussures de son père, pointues exagérément, viennent lui dire bonsoir dans sa chambre. Les larges fleurs de la tapisserie descendent jusqu’à son drap découvert. Elle redevient la vieille femme qu’elle n’est pas encore et sur le toit, autour d’elle, ils sautent dans le vide de Manhattan. Ils sautent tous. Derrière le grillage, les animaux sauvages se tiennent prêts. Sa mère pleure en descendant d’un autobus du Moyen-Orient, elle tient des poulets morts à la main. Cela commence à poindre. La piscine municipale a laissé entrer les poissons dans le bassin où elle nage. Son fils tombe si lentement qu’elle a le temps de l’aimer dans sa chute. La lueur se précise. La chambre se dessine, l’autre monde disparaît. Elle se redresse. Elle sait. Elle pourrait presque pleurer. La journée l’a prise, pour tout le jour encore.