
ben zut il est mort, Emaz

ben zut il est mort, Emaz
d’abord, je n’aperçois d’elle que 2 pieds sur un seuil. Ils descendent en avance les trois marches de pierre offertes sous eux pour rejoindre les sabots qui les attendaient depuis le petit jour. Les jambes sont nues, même en hiver. Je ne me souviens pas d’y avoir vu des bas comme aux autres femmes du village. Les pieds se déchaussent sans même penser à leur geste. Les savates, vides, restent sur la barre du seuil, bloquant de leur masse informe la fermeture de la porte. Une main, excédée – la sienne, celle de tonton André – les repoussera dans le sombre du couloir. Sur la marche, je regarde, médusée, la contorsion des orteils, la reptation des voûtes plantaires. Et puis, d’un coup, les 2 pieds se dérobent ; la corne, les cals, les oignons, tout disparaît dans l’antre des sabots. Alors, lentement, mes yeux montent le long des jambes de Colette. 2 troncs noueux et maigres, tout en bourgeons éclatants, écorces claires, sève bleuie, départs de branches avortées tous les cinq centimètres. Au renflement du genou, là où le bois s’épaissit et s’arrondit, le feuillage de la blouse dissimule l’architecture des plus hauts branchages. Aucun oiseau, jamais, ne s’est échappé des hautes feuilles de Colette. J’ai guetté longtemps. Maintenant elles avancent, ces branches sèches. Vives, décidées, les nervures battantes, elles traversent l’à peine-route du village. Une camionnette passe. Elles viennent vers moi. Un chien passe. Là-haut, un menton proéminent remue et vocifère. Mes oreilles se tiennent bouche cousue. Il y a certainement des yeux étroits, des cheveux mis en plis, mais je ne connais d’elle que ces 2 sarments de vigne déformés qui la portent de sa porte à la porte de ses parents, à la porte de l’église, à la porte du chai, à la porte du jardin, à la porte des clapiers. Puis du chai, du jardin, des clapiers, elles reviennent, les jambes de Colette. Contre le tissu fleuri de la blouse, des objets cognent à mi-cuisses. Seaux de plastique, légumes arrachés, grand couteau, torchons sales, 2 lapins nuque brisée, peau pendante.
bloquée net
houle, tête, varech, goémon
agitée dans l’épaisseur des mots d’enfants d’adultes d’enfants
les muscles invisibles du corps encore à l’hôpital
nulle part
le nouveau-né nu
le nouveau-muet
en muselière
sans cri, sans faim, rien d’autre pour retrouver son chemin
quoi devenir petit canard sans connaissance noir-bâtard-indifférent englué dans
septembre-trop-tôt qu’importe son nom loin des terres utérines
je me tiens à l’intérieur du bocal volets clos sable gris
mère bien sûr s’éloigne, dérive hors de portée sans prise à peine balisée de pieux
on rassemble mes miettes en petit tas grains grossiers restés au bout des doigts ou
sur la table
les mots le souffle le silence
plient
et la mémoire pèse bouge lente
qu’importe le nom de cette fille
le vide la tient ferme
ici
on attend
le plus souvent ça suffit
le cœur se calme
tignasse morte dénouée au large
on rêve d’être au ras
dans l’eau et l’air
libre
on se ressemble
tout le corps à partir de la main
* presque-titre et pans entiers du texte empruntés pour la circonstance à Antoine Emaz, dans Caisse claire, Points, 2007 que je lis en ce moment à ma table, sans bouger
l’an est tout neuf, moi je suis restée la même
Ô escalopes, Ô biftecks
Ô petits rôtis, Ô larges steaks
Ô carcasses suspendues dans l’arrière-boutique
Ô boucher, Ô billot, Ô grande scie électrique
Ô crochets, Ô rillettes
Ô hachoirs, Ô moulinettes
Ô gigots, Ô paupiettes
Ô abats abattus, Ô rognons tous nus,
Ô pieds de porcs alanguis
Ô langues de bœuf sorties
Ô sourires figés des veaux sous l’insulte
du crayon à papier qui attend à l’oreille
d’être dégainé pour marquer le papier
replié avec soin sur leurs têtes coupées
étouffant de honte sous le chiffre indiqué
par la petite aiguille qui oscille et balance
entre ses deux plateaux marquant l’infamie
de quelques grammes en moins, en trop, tant pis !
ça ira comme ça, ma p’tite dame ?
ça ira, oh oui, ça ira !
et après, nous rentrons dans nos belles demeures
nous tenant soudain cois face au rictus du veau
signer son texte signer son texte saigner son texte singer son texte s’inviter dans son texte dire je suis dans mon texte dire je suis mon texte mon nom vient se poser dans mon texte sur mon texte mon nom recouvre mon texte s’appose à mon texte s’appuie sur mon texte mon nom enfonce-étouffe mon texte non mon nom ne veut pas aller grossir mon texte mon nom ne veut pas être vu dans mon texte je ne peux pas signer de mon nom mon texte le signe c’est l’autre nom, le cygne c’est l’autre nom, l’autre, non, c’est le nom de ma mère et de toute la sainte famille, je veux l’autre nom dans mes textes, les autres noms, tous les autres noms, mais les autres, non
je ne suis plus à moi. Je suis un fragment de moi conservé dans un musée.
Fernando Pessoa, Fragments d’un voyage immobile
ne geins pas. Gémir informe la brute qu’une victime est dans les parages.
Maya Angelou, Lettre à ma fille