péage

un bien long voyage avec une impatience enfermée à l’intérieur de soi. Les rages et les fureurs rôdaient en liberté. C’est comme cela que l’on retrouve des familles entières massacrées le long des autoroutes. Mais après cinq péages et une dune, elle est face à moi. Je suis face à elle. Pourtant elle était partie se promener tout au fond de la baie. Les cerfs-volants ont battu de la ficelle. Le sable a coulé entre les orteils. Le pêcheur de coques a repris son vélo. Le soleil descend doucement se baigner, sans slip de bain, ce petit malin ! Il en rougit, le traître !

mitochondries

fête des mères. Faites des mères! J’en suis une. J’en ai une. Qui en a eu une. Qui en a eu une. On remonte, ça remonte. Je pense à l’Ève mitochondriale. Un jour, travailler sur cette figure scientifique (hypothétique). J’ai eu des cadeaux à mon petit déjeuner. Je garderai précieusement le dessin de mon fils dans mon cahier de brouillon, et l’objet-miroir-photos confectionné par ma fille dans mon sac. Je suis sortie boire un thé dans un café, avec Marion. Nous parlons danse, filiation, études et psychanalyse. Nous parlons aussi de serrures et de serruriers. J’ai eu l’audace, ensuite, d’aller jusqu’à chez le boucher.

baptême

j’ai trouvé un autre nom pour mon journal. Il va s’appeler simplement, comme sur les bateaux, Journal de bord. Parce que ça tangue, ça bringuebale d’un écueil à un autre, ça accoste sur différentes îles plus ou moins sauvages, isolées, connues, ça vogue sur une mer agitée, ça rentre au port par un chenal étroit, c’est guidé par la lumière intermittente du phare ou le cri de la corne de brume. Il y a autant de détroits, d’isthmes qu’il y a d’océans. Le capitaine est souvent seul sur le pont, tenir la barre, c’est fatigant, ça fait des ampoules aux mains, la cambuse est pleine de boîtes de thon et de tubes de mayonnaise, la cale, pleine de nègres, la salle de bal attend les riches américaines, on peut larguer les voiles, lever l’encre, virer de bord, s’échouer, être renfloué, atterrir dans le ventre de la baleine, écouter le chant des sirènes, être dans l’œil du cyclone ou du Cyclope, saluer les icebergs, les dauphins, les requins, les naufragés, les hippocampes, tous les noyés qui flottent à la surface des mers chaudes et, parce qu’on a peur de tout ou de rien, on ne fait plus la différence depuis longtemps, saluer aussi ceux qui flottent à la surface des mers froides. Pour les regarder passer, on court d’un bord à l’autre. C’est de ces bords qu’il s’agit.

la soupe, la dernière

pas beaucoup de temps aujourd’hui pour le travail. C’est un mercredi d’enfant. Quand même un saut chez Marguerite pour une belle récolte. J’ai aussi ramené dans mon filet à papillon Le chien d’Ulysse et Le colosse de Maroussi, des nouvelles japonaises et des Nouvelles orientales. Voilà, c’est tout. J’ai acheté un pantalon très large pour me cacher à l’intérieur et sentir le vent qui fait voler le tissu sur mes jambes. J’ai le cœur plus léger. Ce soir, je dormirai seule dans mon lit. Je m’en vais faire la soupe, la dernière peut-être avant l’hiver prochain.

dimanche

dimanche. Jour du seigneur. Repos du guerrier. Nuit des musées. Magie du trait et de la couleur. Des vies entières consacrées au travail. Patience et détermination. Un univers à soi, fait d’ajouts et d’emprunts successifs. Les enfants dessinent à la table ce matin. Nous partageons cet espace plan. J’ai fini La princesse Maleine. Me mettre au travail maintenant. Me mettre à table. Cracher le morceau.

clap clap mes amis

il pleut comme vache qui pisse. Il mouille, c’est la fête à la grenouille. Les nappes phréatiques sourient,  je me désole. Je porte mi-mai la doudoune de février. Rien ne va plus, les saisons sont cul par-dessus tête. C’est joli, l’été, en Asie, les grosses pluies chaudes des moussons tropicales. Les tongs font clap clap sous les voûtes plantaires. Là, l’eau m’attrape même sous l’abribus. Elle coule penchée, cette chienne ! Les escargots s’en donnent à cœur joie, C’est l’éclate assurée dans les jardins ouvriers. Roulades et glissades sur feuilles de salade. Comme quoi, le bonheur….J’avais ramené du Japon, un parapluie transparent. J’ai adoré marcher abritée sous presque rien. Volé devant l’entrée d’un magasin, je l’ai oublié à la sortie d’un restaurant italien, Amici mei, sottement laissé dans le porte-parapluie-qui-s’était-calmée.

sinon, côté travail, je lis Les yeux bandés, le Temps du rêve.

intermède espagnol

les enfants jouent au piano, un quatre mains très beau – spanish intermezzo, dit la partition – qui n’est pas encore au point. La musique, on est ravi quand les enfants s’y frottent mais là, à deux mètres à peine de ma table de travail, qui est aussi la table du salon et la table à manger, c’est juste impossible. Aucune pensée à attraper dans mon filet à papillon. Aucun mot, aucun espace puisqu’aucun silence. Il y a tant de tempêtes lexicales à calmer pourtant. Les mots volent comme des mouches par temps d’orage. Sortent du dessous et du dedans, s’unissent à ceux qui arrivent du dehors et du côté. Soulevant dans leur accouplement des mottes de terre dont on aperçoit mis à nus les racines et les vers. Tout le monde entre et sort et jette un œil sur l’ordinateur, m’adresse la parole alors que je suis en chasse, traque au cœur de la forêt une autre parole, volatile, transparente, partie nicher sous les mousses. Cela aussi, c’est impossible. Ce travail m’éloigne de ma famille, de mes amis, de la vie du monde. Et pourtant j’écoute la voix du monde d’une façon plus intense. Cette entrée en soi-même a un prix. Solitude, espace, temps. Tout ça.