bitume 2

la jeune fille regardait son cœur bêtement posé au milieu de la cour. Elle l’avait donné à son homme qui le lui avait rendu, qui n’avait pas voulu le garder pour chez lui. Peut-être que ce n’était plus son homme, alors. Ce n’était plus son cœur non plus. Elle ne pouvait reprendre ce qu’elle avait donné, non, elle n’en aurait plus l’usage. Tout le monde sait qu’un cœur, ça sert qu’une fois. La fois était venue, venait tout juste de repartir, claquant la portière, arrosant de graviers ses pieds, son cœur, sa vie, noyant le bruit du pleur dans le bruit du moteur.

bitume 1

la fille regardait son cœur posé au milieu du parking. Elle l’avait donné à un homme qui le lui avait rendu, qui n’avait pas voulu le garder pour chez lui. Sa voiture était tout juste repartie. Sur le volant, les mains de l’homme qui n’avait pas voulu de son cœur battaient leur mesure secrète que ses lèvres accompagnaient d’un sifflement d’oiseau. La fille, qui ne pouvait pas reprendre ce qu’elle venait d’offrir, regardait brunir son cœur sous la fine pluie des poussières du moteur.

vendredi samedi dimanche lundi

ils vivent dans le même quartier, entre deux rivières qui se rejoignent un peu plus loin, après la colline plate, pentue, rousse entre croix et caillou. Elle a moins de vingt ans. Il en a presque trente. Un soir, ils assistent à un spectacle de danse contemporaine dans une des banlieues peintes en rouge officiel difficile de l’agglomération. Il faut dire qu’elle danse. Il faut dire qu’il joue. Rideau. Ça se passe là, dans cette levée des spectateurs, dans cette traînée sonore des applaudissements en décrue. Juste un regard, une reconnaissance, à trois rangées d’écartement. Dans le rajustement des manteaux, dans la saisie des sacs à main, dans l’enroulement des écharpes. Il est plus bas qu’elle, il se retourne, peut-être y a t-il ébauche de sourire. Peut-être. Ils notent leur existence commune dans le ventre de cet instant précis entre les lettres F et H des rangs de fauteuils dans cette salle revenue à la lumière. C’est tout. Elle rentre seule, seule qu’elle est. Un peu plus tard dans la nuit, sans rien dire à personne, vendredi laisse place au

samedi

dimanche

lundi

vient, comme chaque semaine, claquer la porte du vestiaire métallique. Régler la hauteur du tabouret, encore chaud des fesses d’une autre. Compter les pièces, les billets. Taper les chiffres de son matricule. Plage du sablier horaire peu fréquentée dans cette moyenne surface d’une grande enseigne commerciale. Les vieilles dames sont venues en masse, de bon matin, pour les bigoudis, l’eau de Cologne, le bouquet de radis, la demi plaquette de beurre et les boîtes pour chats. Les rayons rayonnent à vide, c’est plutôt tranquille. Elle attend le client. La blouse est laide et grise. La caisse est gonflée d’argent, le salaire mensuel est maigre. L’école de danse est chère. Le cours est dans deux heures. Des courbatures, encore. Elle attend le client. Les minutes passent à peine. Elle a moins de vingt ans. L’heure n’avance pas très vite. La blouse est laide et grise. Des courbatures, toujours. Le cours est dans deux heures. Il est debout devant elle. Elle est assise, entourée de sacs plastiques, le pistolet optique à la main. Elle reconnaît les yeux, la bouche. Il la reconnaît tout entière. Elle n’ira pas danser ce soir. C’est au milieu de l’hiver, l’impossible été.

reste l’amour

parfois je croise des hommes qui portent ton parfum. Je ne le reconnais pas immédiatement mais je tombe en arrêt, comme on le dirait d’un chien de chasse. D’une chienne. Et je renifle ce souvenir ténu de ton corps. Orifices ouverts, tête qui pivote. Je te guette avant même de savoir que je te guette. La tristesse fugace de t’aimer encore après toutes ces luttes pour te défaire en moi, te déchirer, te rompre avec les dents, les poings, la rage. Il semble que j’ai perdu la guerre. L’oubli t’oublie.

Je plie.

Capitule.

Dans l’amour perdu, brusquement, le perdu ne compte plus.

Reste l’amour.

comme on fait son lit on se couche

ces deux-là ont fini par coucher ensemble parce qu’ils avaient commencé par là. Histoire d’hébergement, d’accueil, d’amitié. Il ouvrait sa maison comme d’autres leurs chemises. Des gens déjà dans le clic-clac, d’autres sur le matelas gonflable. Il restait son lit. Elle était donc dans son lit, toute droite, toute raide, loin à l’autre bout. Prenant soin de ne toucher à rien qui ressemblerait à un corps ou à de la peau. Elle ne dormait pas/il dormait peut-être. Ils rêvaient côte à côte ensemble équidistants.

et le lendemain matin timide, et la radio qui gueulait ses chansons d’amour à plein poumons

à Paris, c’est long ce temps d’installation estudiantine. Petites annonces, visites, fausses fiches de paie. La nuit, le lit du rêve commun, sans odeur d’amour encore, creusait sa rivière sourde entre leurs deux flancs. Dormait-elle/dormait-il? Il a bougé/elle s’est tournée. Ouvrir les yeux/vite les fermer. Ralentir son souffle. Faire croire que le sommeil est là.

et le lendemain matin timide, et la radio qui gueulait ses chansons d’amour à plein poumons

un jour les fausses fiches de paie paient. Séparation du rêve. Chacun son flanc chacun sa rive. Du 18 au 13ème, métro vélo marche autobus. Se voir peut-être. Le voulait-elle/le voulait-il? Elle a dit oui/ il est venu. Ouvrir les yeux/vite les fermer. Retenir son souffle. Faire croire que la rivière est là.

et le lendemain matin humide, et ces deux-là qui gueulaient leur chanson d’amour à plein poumons

et des poussières

en 1984, j’ai 14 ans et des poussières, mon chien s’appelle Snoopy comme le chien dessiné couché sur le sommet de sa niche avec une bulle mélancolique où est toujours écrit Ah l’amour... Je ne sais pas prononcer cette phrase avec la bonne intonation.

en 2014, j’ai 44 ans, mon chien est mort depuis longtemps et des poussières, des bulles mélancoliques tournent au-dessus de ma niche, je sais prononcer cette phrase avec la bonne intonation.