Le poème est vrai
comme la verdure et le lait.
Ça veut dire non nécessaire
mais qui est obligé de naître
sans autre dire que sa naissance.
André Dhôtel, Il faut in Poèmes comme ça, Le temps qu’il fait, 2000
Le poème est vrai
comme la verdure et le lait.
Ça veut dire non nécessaire
mais qui est obligé de naître
sans autre dire que sa naissance.
André Dhôtel, Il faut in Poèmes comme ça, Le temps qu’il fait, 2000
notre langue est savante
elle sait parler à l’invisible
Mélanie Leblanc, Encrer l’invisible, Le Castor Astral, 2023
prends
et relève
empile
les mots
les uns
en-dessous
des autres
abaisse-les comme une pâte
tu n’as pas d’autre choix
Julien Bucci, Marcher in Corps-texte, Maelström ReÉvolution, 2024
L’écriture de Paul Auster a souvent accompagné mon travail de recherche. Pour un atelier, j’avais monté quelques extraits de l’un de ses textes – plus confidentiel que ses romans peut-être – Espaces Blancs, paru aux Éditions Unes en 1985, traduit par Françoise de Laroque. Voici ce montage, juste pour le plaisir :
Quelque chose se passe. Ou rien ne se passe. Un corps entre en mouvement. Ou reste immobile. S’il se meut, quelque chose commence. S’il reste immobile quelque chose commence aussi.
Considérer le mouvement non comme une simple fonction du corps mais comme un développement de la pensée. De même considérer la parole non comme un développement de la pensée mais comme une fonction du corps.
Un homme se met en route pour un lieu qu’il ne connaît pas. Un autre revient. Un homme arrive dans un lieu sans nom, sans indication pour lui dire où il est. Un homme écrit des lettres de nulle part, depuis l’espace blanc qui s’est ouvert dans son esprit. Un troisième se met en route sans espoir d’arriver jamais quelque part. Il erre. Il continue d’errer.
Je reste dans la pièce où j’écris ces mots. Je mets un pied devant l’autre. J’écris un mot après l’autre et pour chaque pas que je fais, j’ajoute un mot, comme si pour chaque mot à dire, il y avait pour mon corps un espace à franchir, une distance à couvrir. C’est un voyage à travers l’espace, même si je n’arrive nulle part, même si je termine où j’ai commencé.
Je pose un pied devant l’autre puis l’autre devant le premier qui est devenu l’autre et sera de nouveau le premier. Je marche entre ces quatre murs et tant que je suis ici, je vais où je veux. Je peux aller d’un bout de la pièce à l’autre et toucher l’un des quatre murs, l’un après l’autre, exactement comme je veux. Si j’en ai envie, je me tiens au milieu de la pièce. Si je change d’avis, je me poste dans l’un des quatre coins. Parfois mes yeux parcourent le plafond et quand je suis épuisé par l’effort, il y a toujours un sol pour m’accueillir.
Seul demeure maintenant ce vide où, si petit soit-il, tout ce qui se passe peut se passer. Tout y demeure possible. Jusqu’à un mouvement réduit à une apparente absence de mouvement. Imperceptible comme la respiration, l’air quand le corps l’absorbe et le rejette.
De là, ce désir, ce besoin impérieux d’éparpiller ces papiers sur le sol. Ou bien de continuer. Ou bien de recommencer. Ou encore de continuer comme si chaque instant était le commencement, chaque mot un nouveau silence, le silence le plus grand au fur et à mesure des mots.
Quelques bouts de papier. N’être jamais ailleurs qu’ici. Et l’immense voyage à travers l’espace qui se poursuit. Partout comme si partout était ici.
J’étais seule. D’une solitude joyeuse, comme celle du pantin désaxé qui s’est affranchi de la main du maître et avance pantelant vers son désir et sa loi.
Arthur Teboul, Lèche-vitrine, in L’adresse, Éditions Seghers, 2024
mais c’est un peu acrobatique
que d’être poreux dehors dedans
Antoine Emaz, Erre, Tarabuste, 2022, p.61
il ne faut plus…gémir aux bifurcations, nous dit Juarroz dans sa 12ème poésie verticale
Passer à gué le Chagrin –
Des mares entières –
M’est chose familière –
Mais le moindre élan de Joie
Me brise les jambes –
Émilie Dickinson, Une âme en incandescence in Cahier 13, Corti, 1998
il y a peut-être un centre
que chaque mot cherche à dire
qui efface le pourquoi
mais laisse entrer ses abords.
Thierry Metz, L’homme qui penche, Éditions Unes, 2017
je ne suis plus à moi. Je suis un fragment de moi conservé dans un musée.
Fernando Pessoa, Fragments d’un voyage immobile