lorsque je travaille à la librairie, la clé du tiroir-caisse est à l’exacte hauteur de mon pubis. Si je m’avance tout contre le bois, en me hissant imperceptiblement sur la pointe de pied, je peux faire se reposer le renflement qui précède le repli des grandes lèvres sur la surface métallique de la clé qui conduit à l’argent.
croupion, rognon et petit patapon
les reins vont par deux. Comme les yeux, les seins, les fesses, on les différencie l’un de l’autre. Le rein droit ; le rein gauche. Les lombes, eux, sont soudés, inséparables, indistincts. On aime à caresser une chute de rein, quand on fuit devant une chute de lombes qui évoquent alors la plomberie plus que la galanterie. Comme le dos, le cou, le cul, on se casse parfois les reins, mais c’est cette région dite lombaire que l’on se fait masser par un kinésithérapeute de préférence lombard. On a les reins solides et les lombes bombés. Les reins ont leur reine, les lombes n’ont rien pour eux, ils portent les seaux d’eau usée, ce sont les domestiques du château, ils vivent tout là-haut sous les combles. Les reins ont aussi leurs problèmes, le plus souvent de calcul. Dans l’acte sexuel, les reins opèrent un mouvement régulier de va et vient, tandis que les lombes, dans l’expectative, campent sur leur position. On peut vivre avec un seul rein, même sans aucun ; le sang s’en va faire un petit tour dans une machine appelée dialyse. Les lombes ne s’opèrent pas, ne se retirent pas, ce sont les arcs-boutants du bas du dos, les contreforts du corps. Ils maintiennent suspendues les fesses loin sous les omoplates. Que ferait-on sans ces puissants suspensoirs ? Nous aurions hélas, l’arrière-train collé aux dessous de bras ! Mais parlons justement anatomie. Si les lombes évoquent le croupion, indubitablement les reins appellent le rognon. Cuisiné, il existe mille recettes et les gourmands se battent pour le piquer de la fourchette.
embrouillamaxi
péage
un bien long voyage avec une impatience enfermée à l’intérieur de soi. Les rages et les fureurs rôdaient en liberté. C’est comme cela que l’on retrouve des familles entières massacrées le long des autoroutes. Mais après cinq péages et une dune, elle est face à moi. Je suis face à elle. Pourtant elle était partie se promener tout au fond de la baie. Les cerfs-volants ont battu de la ficelle. Le sable a coulé entre les orteils. Le pêcheur de coques a repris son vélo. Le soleil descend doucement se baigner, sans slip de bain, ce petit malin ! Il en rougit, le traître !
la grande bleue
mitochondries
fête des mères. Faites des mères! J’en suis une. J’en ai une. Qui en a eu une. Qui en a eu une. On remonte, ça remonte. Je pense à l’Ève mitochondriale. Un jour, travailler sur cette figure scientifique (hypothétique). J’ai eu des cadeaux à mon petit déjeuner. Je garderai précieusement le dessin de mon fils dans mon cahier de brouillon, et l’objet-miroir-photos confectionné par ma fille dans mon sac. Je suis sortie boire un thé dans un café, avec Marion. Nous parlons danse, filiation, études et psychanalyse. Nous parlons aussi de serrures et de serruriers. J’ai eu l’audace, ensuite, d’aller jusqu’à chez le boucher.
baptême
j’ai trouvé un autre nom pour mon journal. Il va s’appeler simplement, comme sur les bateaux, Journal de bord. Parce que ça tangue, ça bringuebale d’un écueil à un autre, ça accoste sur différentes îles plus ou moins sauvages, isolées, connues, ça vogue sur une mer agitée, ça rentre au port par un chenal étroit, c’est guidé par la lumière intermittente du phare ou le cri de la corne de brume. Il y a autant de détroits, d’isthmes qu’il y a d’océans. Le capitaine est souvent seul sur le pont, tenir la barre, c’est fatigant, ça fait des ampoules aux mains, la cambuse est pleine de boîtes de thon et de tubes de mayonnaise, la cale, pleine de nègres, la salle de bal attend les riches américaines, on peut larguer les voiles, lever l’encre, virer de bord, s’échouer, être renfloué, atterrir dans le ventre de la baleine, écouter le chant des sirènes, être dans l’œil du cyclone ou du Cyclope, saluer les icebergs, les dauphins, les requins, les naufragés, les hippocampes, tous les noyés qui flottent à la surface des mers chaudes et, parce qu’on a peur de tout ou de rien, on ne fait plus la différence depuis longtemps, saluer aussi ceux qui flottent à la surface des mers froides. Pour les regarder passer, on court d’un bord à l’autre. C’est de ces bords qu’il s’agit.
la soupe, la dernière
pas beaucoup de temps aujourd’hui pour le travail. C’est un mercredi d’enfant. Quand même un saut chez Marguerite pour une belle récolte. J’ai aussi ramené dans mon filet à papillon Le chien d’Ulysse et Le colosse de Maroussi, des nouvelles japonaises et des Nouvelles orientales. Voilà, c’est tout. J’ai acheté un pantalon très large pour me cacher à l’intérieur et sentir le vent qui fait voler le tissu sur mes jambes. J’ai le cœur plus léger. Ce soir, je dormirai seule dans mon lit. Je m’en vais faire la soupe, la dernière peut-être avant l’hiver prochain.
dimanche
dimanche. Jour du seigneur. Repos du guerrier. Nuit des musées. Magie du trait et de la couleur. Des vies entières consacrées au travail. Patience et détermination. Un univers à soi, fait d’ajouts et d’emprunts successifs. Les enfants dessinent à la table ce matin. Nous partageons cet espace plan. J’ai fini La princesse Maleine. Me mettre au travail maintenant. Me mettre à table. Cracher le morceau.
diariste
un homme ou une femme qui écrit, atteint de diarrhée. Cela arrive parfois, cette dysenterie des mots. Se précipiter car on ne peut pas se retenir.
après, être vidé et affaibli.

