ma grand-mère est une grand-mère à bosse. Je la revois courbe, penchée, pliée dans des blouses sombres dont je ne peux distinguer aujourd’hui le motif. Qu’est-ce-qu’il y avait donc sous ses blouses ? je ne l’ai jamais su. Un chignon bas sur la nuque et sa poignée d’épingles qui maintient des cheveux longs, poivre et sel. Tiens! où sont donc le poivre et le sel dans cette maison austère où je passe un long temps de vacances ? Deux jambes en arc dans les bas mousse. Des chaussons fourrés, silencieux, pour l’intérieur, des sabots sonores pour le dehors, le jardin, la rue du village. Et pour l’église alors ? Quelques chaussures à bride dont je n’ai pas gardé le contour en mémoire. Je vois la grande table, flanquée de bancs durs aux fesses d’enfant de la ville. La cuisinière sur laquelle on ne cuisine pas, non, il y avait pour cela l’arrière-cuisine, avec le garde-manger, le seau pour la vaisselle et le vélo du grand-père. La présence massive du buffet, les secrets de ses deux tiroirs. Moi, je connais le secret de la boîte de pastilles, ronde, métallique, avec la menue monnaie que l’on y dissimule. Sous la boîte, quelques papiers épars, des feuilles déchirées, des enveloppes retournées, ne jamais rien jeter, tout est réutilisable. Cette habitude de l’économie et de l’épargne. Le jeudi et le samedi, en milieu de matinée, des camions gris s’arrêtent devant la maison. Le panneau se soulève et, par miracle, je découvre les marchandises entassées jusqu’à la gueule. Au centre, un homme en blouse, crayon sur l’oreille. Je me tiens sur le seuil de la maison, impatiente, derrière moi, ma grand-mère appuyée sur le comptoir du buffet compte quelques pièces et griffonne d’une main sèche comme une brindille et de la belle écriture des paysans appliqués sortis tôt de l’école, la liste des commissions.
à la fenêtre
kooples(2)
main dans la main 2 par 2
la livrée/le livre
le compagnon/la campagne
le champignon/le champagne
la ville et le vilain
kooples (1)
main dans la main 2 par 2
le sanglier/la sangle
le lévrier/la lèvre
le bélier/la belle
le cellier/la selle
le métier et sa miette
le musée/sa muse
l’aveuglement
(…) la jeune fille aux lunettes teintées dit, Il y a en chacun de nous une chose qui n’a pas de nom, et cette chose est ce que nous sommes.
José Saramago, L’aveuglement, Seuil 1997
le jardin botanique
histoire d’eau
dans la salle d’eau la mère a ouvert le robinet du lavabo. L’eau coule. La fille est réveillée, en embuscade, de l’autre côté du mur. La mère mouille le gant de toilette, repose le savon dans son support faisant tinter la porcelaine. La mère frotte. L’enfant imagine le cou, les aisselles, le ventre et les cuisses. La mère rince le gant et repasse, pour être sûre, dans les plis. La serviette crisse aux les omoplates, à l’arrière des genoux. Le soutien-gorge claque. Les pieds lourds boitillent l’un après l’autre dans l’enfilage de la culotte, des mi-bas. Les ongles accrochent le lainage de la jupe. La fermeture éclair s’arrête à mi-course. Un son sort de la bouche de la mère. La fille ne distingue pas le mot. La fermeture éclair reprend sa course. Le pull à col roulé fait crépiter les cheveux. La mère fouille au milieu du tiroir des brosses et des peignes. Elle discipline ses boucles brunes désordonnées. La fille entend distinctement les coups sur le haut du crâne. Maintenant la mère brasse les produits de maquillage dans la coupelle de faïence. Le rouge à lèvres. Ou bien le mascara. Les dents, elle a dû les laver plus tôt, tout de suite après le petit-déjeuner, quand la fille était encore dans le profond du sommeil. La mère est presque prête, elle vaporise, trois fois, l’eau de toilette : creux du cou, une fois ; pli des poignets, deux fois. Il semble à l’enfant que l’effluve vient la tourmenter jusqu’à sa chambre. Et puis cette avalanche, cette dernière salve : porte de la salle de bain, interrupteur, chaussures, manteau, sac à main, clé, porte, verrou, talons dans l’escalier. L’odeur de la mère est partout, la mère est partie.
météo
la petite, échevelure sur traversin, avait vu deux chaussures briller dans la nuit, les pointes dirigées vers elle, vers la tête de lit, la tapisserie à grosses fleurs, la table de nuit courte sur patte. Et sous le vernis, qui craquait peut-être, qui craquait sûrement, les pieds nus de l’homme en costume foncé dans les chaussettes blanches. Les boutons militaires, le col pointu. L’homme, tout en angle, tout en tissu sombre et au-dessus, ce qui se détachait sur le halo haché des réverbères du boulevard périphérique à travers les persiennes : le visage, quel visage ? Le visage longtemps trou flou béant bulle vide de bande mal dessinée écran bleu anonyme de télévision météorologique sur lequel viennent s’entrechoquer Sydney Poitier, Morgan Freeman, Denzel Washington, Barack Obama. Le costume impeccable fait des plis, joue des coudes et sous les boutons de manchette, jaillissent certainement les mains. Rien qu’une déjà, ça suffisait. Ça a suffit pour remplir la vie de l’attente adulte, la salle d’attente adulte de l’attente de la vie, du nom, du visage et de l’écriture. La petite était dans sa nuit, tout au bord de la bascule du sommeil et l’homme, avec sa main pointue d’os fine et longue que la petite ne saisissait pas – mais l’aurait-elle saisie et je ne m’en souviendrais pas ? – saisie déjà qu’elle était par la main du rêve, la main de l’oubli, l’homme disais-je, au visage-quel visage ? reprenait sa main, ses boutons, son vernis, tournait les talons pointes vers la porte, le couloir, le salon et là-bas, la mère.
longtemps la petite, présentatriste météo arc-en-ciel, cherche la main, cherche le visage, cherche le costume. Elle avance à reculons, grandit à rebours, à l’envers, saisissant des mains blanches aux os saillants, boutonnant-déboutonnant des blouses, des uniformes, des costumes à son tour. Tours de pistes, tout le cirque et compagnie. Lumière noir lumière bravo mademoiselle. Pays à paillettes qui clignote comme une guirlande électrique.
la petite, poils aux aisselles, sang qui coule comme il coule aujourd’hui mais pour combien de temps encore ? justaucorps moulant mal ajusté dans sa vie de grande grandie, muette déguisée en parlante, attrape au vol, tombant-remontant de sa dégringolade rembobinée, la paume tendue des rêves qui redonnent un visage au visage-quel visage, dents blanches, sourire mince, peau café. Va savoir vraiment le dosage de lait, nuance noisette ? Nuance nuage ? Nuance soupçon ? Va savoir.
la femme, au sang qui coule du même sang que la petite mal ajustée, mal fagotée, disaient les grands-parents dans le vilain village, coule en rivière avec son écriture à peau de serpent, mue mobile multiple, loin rejetée la présentatriste météo mi-figue mi-raisin fond bleu derrière sa vitre épaisse-opaque.
a mother’s duty, Pieter de Hooch, 1658
la porte du fond est à demi-ouverte sur le tremblé d’un frêne ou d’un peuplier. Trois carreaux de terre cuite sont grandement fendus. Un large panier d’osier, pour le linge ou les bûches, est adossé à un coin de mur. La bassinoire brille, ronde et verticale comme le balancier d’une horloge immobile. Sous le temps arrêté, la mère absorbée par son ouvrage. Sous le regard baissé, les mains qui épouillent ou apaisent. Sous les mains, la chevelure de la petite fille. Sous le visage de la petite, les cuisses de la mère. Et leurs deux jupes emboîtées, la noire et la verte, la verte et la noire fondues en un seul drap de laine épaisse à gros plis. L’ourlet pareillement sali ; la terre de l’arrière-cour est entrée au cœur de la maison. La chaise est au bord de la bascule sous la poussée de la petite qui s’est précipitée – contrainte ou libre on ne saurait dire – vers le noir giron. De dos, le chien assis l’arrière-train tourné vers la table de bois, le piano, la cheminée condamnée, attend. La chute du temps, de la mère, de l’enfant, du jeune oiseau dans l’arbre, l’ouverture de la porte de la maison.
le frêne ou bien le peuplier – seul le chien est assez près pour faire la différence – a tremblé. Le souffle de vent qui traverse l’arrière-cour fait frissonner à son tour le feuillage sombre des arbres des trois tableaux de la pièce, le rideau du lit clos. La mère, noire en bas, rouge au milieu, blanche à l’encolure, sent passer sur sa nuque l’écho d’un mauvais rêve. Le rêve, mauvais, a quitté le creux de l’oreiller blanc tout au fond du lit clos, il a traversé la pièce s’arrêtant juste au-dessus de la mère et l’enfant. Il a croisé le regard du chien. Il ne s’est rien passé. Il a tourné les talons, chauffé son corps ankylosé dans le parallélépipède de lumière dessiné par la porte entrouverte. Il a regardé la carafe, rousse de bière maltée. Il ne s’est rien passé. Le mauvais rêve a quitté la maison. Il est dix heures. La nuit ne reviendra qu’au soir. La mère retire ses mains. L’enfant relève la tête et se rajuste. Le chien se remet à suivre du regard l’ombre des feuilles sur la terre cuite.
les chrysanthèmes humides
le monde klaxonne sans discontinuer. La pluie creuse mille sillons et rigoles depuis mon crâne jusqu’aux trottoirs. Mes pensées gouttent calmement dans le caniveau. Les voitures me frôlent. La ville brille. J’ai marché au hasard, longtemps, avant de revenir ici. L’Accueil qui clignote n’accueille personne. Pourquoi ont-ils mis tous ces mots sur leurs vitres ? Je m’avance, lente ; lasse, je m’assois. L’œil voyage, le corps reste assis là. Fauteuils métalliques séparés les uns des autres, patients pâles et muets. De la distance et de l’espace. Et du silence blanc épais comme du sang qu’on cache. On ne se souvient plus pourquoi il fallait revenir ici. Le temps soudain s’effondre, les minutes se prennent pour des heures. À la réception, une femme s’affaire à ses affaires, à peine remarque-t-on sa blouse blanche sous l’amoncellement des colliers. L’hôpital s’est déguisé en hôtel. J’ai vu, ce matin, des fantômes hagards rentrer chez eux et des citrouilles émaciées grimacer dans les poubelles. C’est le jour des morts. Les vivants se tiennent à carreaux, préparant les regrets et les pots de fleurs. De temps à autre, une blouse bleue traverse, une blouse rose pousse un fauteuil, se dirige vers le couloir, là-bas ; mais ça fait un coude, on ne voit plus rien. Trois hommes musclés sous l’uniforme blanc soutiennent une vieille femme grise qui gémit doucement, le groupe disparaît lui aussi. Il reste le comptoir, le bruit des colliers, les sièges vides. Je suis comme la vitre. Dure, fine et transparente. Avec des mots qui collent. Je quitte le siège, je marche, mes jambes savent opérer seules les bons transferts de poids. Le monde entier se moque dans mon dos. Comme mes chaussures rouges sont lourdes ! Elles quittent mes talons, se tournent et se sauvent dans l’autre sens, vers la ville, de l’autre côté de la vitre, comme deux rongeurs blessés se libérant d’un piège. Je boite à présent. La nuit avance plus vite que moi, j’ai peur d’arriver trop tard. Le livre continue à me parler doucement mais je ne fais plus attention. J’ai traversé tout le blanc du hall. Le meuble de la réception est froid contre mon ventre. La femme se tait, elle fait un signe de la tête. Ses colliers sont beaux. Il y en a un qui brille fort et m’aveugle. Je ne sens plus le poids de mes bras, mon sac danse, en bas, au bout de quelque chose qui ondule. Mon pull et ma jupe se mettent à trembler. Qui tremble à l’intérieur de mon pull et de ma jupe ? Une femme se met brusquement à crier à côté de moi et pourtant je suis seule au comptoir. Ils me regardent tous à présent. J’aime quand ils me regardent tous. Ils me regardent tous à présent. Des hommes viennent vers moi. Je tombe au milieu d’eux. De leurs mains qui m’attendaient. Portée, couchée, le couloir, le coude : je suis passée de l’autre côté. Les portes automatiques se referment, on entend le bruit de succion du sas, comme un baiser.
la bague de Nicolas est le seul objet qu’ils n’ont pas pris. La bague et le livre. Les lunettes, elles, sont parties avec le sac à main, la jupe, le pull, la veste rouge, les chaussures trop grandes. On aimerait dormir. Le drap jaune glisse et fait des plis malcommodes. On aimerait dormir. L’heure a été prise elle aussi. Comme le soutien-gorge, la carte bleue, le téléphone verrouillé dont on ne sait plus le code, les clés de la maison. On aimerait se lever. On aimerait se laver. La bouche est sèche, la sueur froide coule sous les aisselles brûlantes, la blouse perd ses ficelles et laisse entrevoir le corps sans soutien-gorge, sans jupe, sans pull. Les pieds claquent des dents dans le bleu dérisoire des sur-chaussures plastifiées. On aimerait avoir une tasse de thé, un verre d’eau plate ferait l’affaire, pourtant, à la maison, on ne boit que de la Salvetat. On pense un peu à la maison, là-bas, quelques rues plus loin, à peine, la porte fermée à clé, personne dans la maison, et les enfants dehors. Des femmes gémissent dans les chambres voisines. On est seule à présent. On aimerait dormir. Le drap jaune tourne autour du corps comme le suaire autour d’une sainte. Aux portes des cimetières, les vieilles amoureuses effeuillent des chrysanthèmes humides. Le drap glisse jusqu’au sol. Le hublot de la chambre cligne de l’œil à intervalle irrégulier. Des aides-soignantes au corps dur sous la blouse impeccable font claquer leurs sabots blancs. Le cœur bat un peu vite. Longtemps, on l’écoute en retenant son souffle, sa vie. On ne me souvient plus où l’on a mis les enfants. On aimerait se laver. Un verre d’eau plate ferait l’affaire.


