kooples(3)
main dans la main 2 par 2
le malin/la malle
le câlin/la cale
le fourchu/la fourchette
le palais/la palette
le rein et la reine
le sein/la scène
l’écri(vain)/l’écri(veine)
les commissions
ma grand-mère est une grand-mère à bosse. Je la revois courbe, penchée, pliée dans des blouses sombres dont je ne peux distinguer aujourd’hui le motif. Qu’est-ce-qu’il y avait donc sous ses blouses ? je ne l’ai jamais su. Un chignon bas sur la nuque et sa poignée d’épingles qui maintient des cheveux longs, poivre et sel. Tiens! où sont donc le poivre et le sel dans cette maison austère où je passe un long temps de vacances ? Deux jambes en arc dans les bas mousse. Des chaussons fourrés, silencieux, pour l’intérieur, des sabots sonores pour le dehors, le jardin, la rue du village. Et pour l’église alors ? Quelques chaussures à bride dont je n’ai pas gardé le contour en mémoire. Je vois la grande table, flanquée de bancs durs aux fesses d’enfant de la ville. La cuisinière sur laquelle on ne cuisine pas, non, il y avait pour cela l’arrière-cuisine, avec le garde-manger, le seau pour la vaisselle et le vélo du grand-père. La présence massive du buffet, les secrets de ses deux tiroirs. Moi, je connais le secret de la boîte de pastilles, ronde, métallique, avec la menue monnaie que l’on y dissimule. Sous la boîte, quelques papiers épars, des feuilles déchirées, des enveloppes retournées, ne jamais rien jeter, tout est réutilisable. Cette habitude de l’économie et de l’épargne. Le jeudi et le samedi, en milieu de matinée, des camions gris s’arrêtent devant la maison. Le panneau se soulève et, par miracle, je découvre les marchandises entassées jusqu’à la gueule. Au centre, un homme en blouse, crayon sur l’oreille. Je me tiens sur le seuil de la maison, impatiente, derrière moi, ma grand-mère appuyée sur le comptoir du buffet compte quelques pièces et griffonne d’une main sèche comme une brindille et de la belle écriture des paysans appliqués sortis tôt de l’école, la liste des commissions.
à la fenêtre
kooples(2)
main dans la main 2 par 2
la livrée/le livre
le compagnon/la campagne
le champignon/le champagne
la ville et le vilain
kooples (1)
main dans la main 2 par 2
le sanglier/la sangle
le lévrier/la lèvre
le bélier/la belle
le cellier/la selle
le métier et sa miette
le musée/sa muse
l’aveuglement
(…) la jeune fille aux lunettes teintées dit, Il y a en chacun de nous une chose qui n’a pas de nom, et cette chose est ce que nous sommes.
José Saramago, L’aveuglement, Seuil 1997
le jardin botanique
histoire d’eau
dans la salle d’eau la mère a ouvert le robinet du lavabo. L’eau coule. La fille est réveillée, en embuscade, de l’autre côté du mur. La mère mouille le gant de toilette, repose le savon dans son support faisant tinter la porcelaine. La mère frotte. L’enfant imagine le cou, les aisselles, le ventre et les cuisses. La mère rince le gant et repasse, pour être sûre, dans les plis. La serviette crisse aux les omoplates, à l’arrière des genoux. Le soutien-gorge claque. Les pieds lourds boitillent l’un après l’autre dans l’enfilage de la culotte, des mi-bas. Les ongles accrochent le lainage de la jupe. La fermeture éclair s’arrête à mi-course. Un son sort de la bouche de la mère. La fille ne distingue pas le mot. La fermeture éclair reprend sa course. Le pull à col roulé fait crépiter les cheveux. La mère fouille au milieu du tiroir des brosses et des peignes. Elle discipline ses boucles brunes désordonnées. La fille entend distinctement les coups sur le haut du crâne. Maintenant la mère brasse les produits de maquillage dans la coupelle de faïence. Le rouge à lèvres. Ou bien le mascara. Les dents, elle a dû les laver plus tôt, tout de suite après le petit-déjeuner, quand la fille était encore dans le profond du sommeil. La mère est presque prête, elle vaporise, trois fois, l’eau de toilette : creux du cou, une fois ; pli des poignets, deux fois. Il semble à l’enfant que l’effluve vient la tourmenter jusqu’à sa chambre. Et puis cette avalanche, cette dernière salve : porte de la salle de bain, interrupteur, chaussures, manteau, sac à main, clé, porte, verrou, talons dans l’escalier. L’odeur de la mère est partout, la mère est partie.
météo
la petite, échevelure sur traversin, avait vu deux chaussures briller dans la nuit, les pointes dirigées vers elle, vers la tête de lit, la tapisserie à grosses fleurs, la table de nuit courte sur patte. Et sous le vernis, qui craquait peut-être, qui craquait sûrement, les pieds nus de l’homme en costume foncé dans les chaussettes blanches. Les boutons militaires, le col pointu. L’homme, tout en angle, tout en tissu sombre et au-dessus, ce qui se détachait sur le halo haché des réverbères du boulevard périphérique à travers les persiennes : le visage, quel visage ? Le visage longtemps trou flou béant bulle vide de bande mal dessinée écran bleu anonyme de télévision météorologique sur lequel viennent s’entrechoquer Sydney Poitier, Morgan Freeman, Denzel Washington, Barack Obama. Le costume impeccable fait des plis, joue des coudes et sous les boutons de manchette, jaillissent certainement les mains. Rien qu’une déjà, ça suffisait. Ça a suffit pour remplir la vie de l’attente adulte, la salle d’attente adulte de l’attente de la vie, du nom, du visage et de l’écriture. La petite était dans sa nuit, tout au bord de la bascule du sommeil et l’homme, avec sa main pointue d’os fine et longue que la petite ne saisissait pas – mais l’aurait-elle saisie et je ne m’en souviendrais pas ? – saisie déjà qu’elle était par la main du rêve, la main de l’oubli, l’homme disais-je, au visage-quel visage ? reprenait sa main, ses boutons, son vernis, tournait les talons pointes vers la porte, le couloir, le salon et là-bas, la mère.
longtemps la petite, présentatriste météo arc-en-ciel, cherche la main, cherche le visage, cherche le costume. Elle avance à reculons, grandit à rebours, à l’envers, saisissant des mains blanches aux os saillants, boutonnant-déboutonnant des blouses, des uniformes, des costumes à son tour. Tours de pistes, tout le cirque et compagnie. Lumière noir lumière bravo mademoiselle. Pays à paillettes qui clignote comme une guirlande électrique.
la petite, poils aux aisselles, sang qui coule comme il coule aujourd’hui mais pour combien de temps encore ? justaucorps moulant mal ajusté dans sa vie de grande grandie, muette déguisée en parlante, attrape au vol, tombant-remontant de sa dégringolade rembobinée, la paume tendue des rêves qui redonnent un visage au visage-quel visage, dents blanches, sourire mince, peau café. Va savoir vraiment le dosage de lait, nuance noisette ? Nuance nuage ? Nuance soupçon ? Va savoir.
la femme, au sang qui coule du même sang que la petite mal ajustée, mal fagotée, disaient les grands-parents dans le vilain village, coule en rivière avec son écriture à peau de serpent, mue mobile multiple, loin rejetée la présentatriste météo mi-figue mi-raisin fond bleu derrière sa vitre épaisse-opaque.


