Auster, in memoriam

L’écriture de Paul Auster a souvent accompagné mon travail de recherche. Pour un atelier, j’avais monté quelques extraits de l’un de ses textes – plus confidentiel que ses romans peut-être – Espaces Blancs, paru aux Éditions Unes en 1985, traduit par Françoise de Laroque. Voici ce montage, juste pour le plaisir :

Quelque chose se passe. Ou rien ne se passe. Un corps entre en mouvement. Ou reste immobile. S’il se meut, quelque chose commence. S’il reste immobile quelque chose commence aussi.

Considérer le mouvement non comme une simple fonction du corps mais comme un développement de la pensée. De même considérer la parole non comme un développement de la pensée mais comme une fonction du corps. 

Un homme se met en route pour un lieu qu’il ne connaît pas. Un autre revient. Un homme arrive dans un lieu sans nom, sans indication pour lui dire où il est. Un homme écrit des lettres de nulle part, depuis l’espace blanc qui s’est ouvert dans son esprit. Un troisième se met en route sans espoir d’arriver jamais quelque part. Il erre. Il continue d’errer.

Je reste dans la pièce où j’écris ces mots. Je mets un pied devant l’autre. J’écris un mot après l’autre et pour chaque pas que je fais, j’ajoute un mot, comme si pour chaque mot à dire, il y avait pour mon corps un espace à franchir, une distance à couvrir. C’est un voyage à travers l’espace, même si je n’arrive nulle part, même si je termine où j’ai commencé.

Je pose un pied devant l’autre puis l’autre devant le premier qui est devenu l’autre et sera de nouveau le premier. Je marche entre ces quatre murs et tant que je suis ici, je vais où je veux. Je peux aller d’un bout de la pièce à l’autre et toucher l’un des quatre murs, l’un après l’autre, exactement comme je veux. Si j’en ai envie, je me tiens au milieu de la pièce. Si je change d’avis, je me poste dans l’un des quatre coins. Parfois mes yeux parcourent le plafond et quand je suis épuisé par l’effort, il y a toujours un sol pour m’accueillir.

Seul demeure maintenant ce vide où, si petit soit-il, tout ce qui se passe peut se passer. Tout y demeure possible. Jusqu’à un mouvement réduit à une apparente absence de mouvement. Imperceptible comme la respiration, l’air quand le corps l’absorbe et le rejette.

De là, ce désir, ce besoin impérieux d’éparpiller ces papiers sur le sol. Ou bien de continuer. Ou bien de recommencer. Ou encore de continuer comme si chaque instant était le commencement, chaque mot un nouveau silence, le silence le plus grand au fur et à mesure des mots.

Quelques bouts de papier. N’être jamais ailleurs qu’ici. Et l’immense voyage à travers l’espace qui se poursuit. Partout comme si partout était ici.