sur la page abandonnée

j’ai lu au lit, de face et de profil, sous la couette, sur un traversin, entre deux oreillers. J’ai lu dans les trains, dans les avions, dans les autobus ; j’ai lu en marchant ; je n’ai jamais lu à voile ou à vélo. J’ai lu sur la plage abandonnée mais grains de sable et littérature ne font pas bon ménage.

la serviette ou la natte de plage doit être d’une longueur suffisante. Il faut trouver la bonne orientation, un subtil dosage qui tient compte :

  1. de la vue sur la mer : indispensable (on est à la mer tout de même.)
  2. de la course du soleil : ayant la peau brune, je ne crains pas les coups de soleil, je m’efforce donc, tout en avalant le livre – pauvre Jonas dans sa baleine – d’alterner positions ventrales (ça fait mal aux reins) et positions dorsales (ça fait mal aux bras) pour parfaire mon teint des îles.
  3. de la force du vent : bretonnement parlant, ce paramètre est contraignant, il faut maintenir les 237 autres pages du roman que l’on tient d’une main sous une discipline de fer, parvenir à dompter leur volonté de troupe scélératesse qui cherche à se refermer par cruauté crasse sur la page en cours, timide, tremblante, terrorisée.
  4. je ne parlerai pas ici du paramètre pluviométrique, il ne pleut jamais l’été sur les plages de Bretagne (Par contre, permettez-moi de plaindre ici de tout cœur nos amis de Normandie.)

nous voilà donc allongées, ma serviette et moi-même. Mon roman, lui, tient debout, bien droit. Rendons grâce ici à la force musculaire de mes poignets, c’est lourd, parfois, la littérature.

déjà commence une sournoise bataille contre les grains de sable qui se collent sur les lettres, car la littérature sous huile solaire hélas poisse aux endroits les plus inappropriés. Bovary finit en Ovary, Karénine en Karine, ça désole.

tranchons, puiqu’il faut bien trancher. L’après-midi file, la mer remonte.

vient une manche décisive à remporter sur les lunettes de soleil. Sans, on est aveuglé, les mots deviennent blancs, l’histoire fout le camp. Avec, tout est sombre, on lit un livre gris écrit par un auteur neurasthénique qui accule au suicide son plus beau personnage.

avançons que diable, avançons ! L’après-midi file, le soleil descend.

la guerre fait rage, il faut lutter au corps à corps contre la douce tentation de faire glisser le livre sur son ventre chaud,  de regarder, incognito, au-dessus de la couverture, les gens allongés, la forme des cuisses, des dos, la couleur des maillots de bain, les châteaux de sable qui s’écroulent, les joueurs de ballon qui ratent leur passe, un chapeau qui s’envole, une mouette qui plonge, un parasol qui tourne, les baigneurs dans les vagues, les voiliers, les vendeurs de chichis et autres confiseries balnéaires qui croisent au large.

Dieu, que c’est bon les vacances !

courage ! On remonte son bouquin comme on remonterait ses bretelles. On s’aperçoit que depuis un bon paquet de lignes, on a perdu le fil de l’histoire. Jacques est dans le lit de Paul, on l’avait laissé dans celui de Thérèse. Oui, on a manqué une maille comme dans un tricot. Il ne manque pas grand-chose pour définitivement fourrer le livre au fond du sac de plage, entre la crème solaire – comme le tube est percé, c’est le destin des tubes, elle aura à coeur de dégouliner – et un paquet de Petit Prince fondus, quelle idée, aussi, d’amener des princes sur une plage.

mais voilà nos sauveurs, nos merveilleux empêcheurs, nos déchireurs de littérature, nos pourfendeurs d’oisiveté :

paf, le coup de raquette !

plouf, l’aspergée d’eau de mer glacée (nous sommes en Bretagne).

schplisch, la soupe d’algue au milieu d’un thé à Combray.

les madeleines sont fichues, ils ont gagné, les monstres. Mes enfants me prennent par la main et me conduisent vers les rochers pour une belle partie de pêche aux moules moules moules dans le soleil couchant.

bifurquons

et si j’avais connu plus tôt papa et si j’étais devenue une bonne danseuse et si j’avais une maison à la mer et si je me faisais refaire les dents et si j’avais eu un frère et si j’acceptais de prendre un chat et si j’avais été moins bonne élève et si j’avais couché avec beaucoup plus de garçons et si j’étais publiée et si je mourais là tout de suite et si j’avais aimé marcher dans les bouses de vaches et si pépémémé m’avaient aimée autant qu’ils ont aimé ma sœur et si j’avais été amputée d’une jambe et si j’avais un cancer et si je tombais amoureuse et si j’écrivais un roman policier et si j’allais en Amérique du sud et si je n’avais pas peur des araignées et si j’avais choisi une carrière scientifique et si je n’avais jamais découvert la psychanalyse et si je développais la maladie d’Alzeimher et si je tombais amoureuse et si j’avais la peau tout à fait noire et si je devenais grand-mère et si je gagnais au Loto et si j’achetais enfin une friteuse électrique et si j’allais chez l’ostéo et si je retournais vivre à Niort et si je me retrouvais face à face avec Nicolas et si je devenais franche et brutale et si je m’achetais des vêtements très chers et si j’allais manifester et si Daniel mourrait au Brésil et si je me mettais à la trottinette et si j’arrêtais d’écrire et si j’avais été analphabète et si je ne m’arrêtais plus de rire et si j’inventais quelque chose d’utile et si je me retirais du monde et si je revoyais Véronique et si j’égorgeais mes enfants et si je faisais ma valise et si j’avais le courage de descendre à la cave et si mon téléphone se mettait à sonner et si je faisais l’amour avec une femme et si je m’installais dans le Sud de la France et si je faisais vœu de silence et si je passais mon permis de conduire et si Michel était toujours vivant et si je renonçais à l’aspirateur et si j’avais vécu à une autre époque et si j’épousais Daniel et si j’apprenais à faire cuire un poulet et si je vivais dans un pays en guerre et si j’avais de nouveaux voisins et si je devenais aveugle et si mon entreprise florissait et si je n’avais plus de et si pour aller au bout de la page et si je répétais jusqu’à la fin la même ritournelle et si j’étais capable de m’en tenir là et si je supportais l’idée de cet espace vacant et si je faisais taire enfin la mécanique et si quelqu’un entrait dans la pièce où j’écris et si la fin du monde était pour aujourd’hui et si un AVC suspendait mon geste et si je refusais de m’alimenter et s’il me fallait pour survivre commencer à me prostituer et si mon premier client et si mon deuxième client et si mon troisième

colette

d’abord, je n’aperçois d’elle que 2 pieds sur un seuil. Ils descendent en avance les trois marches de pierre offertes sous eux pour rejoindre les sabots qui les attendaient depuis le petit jour. Les jambes sont nues, même en hiver. Je ne me souviens pas d’y avoir vu des bas comme aux autres femmes du village. Les pieds se déchaussent sans même penser à leur geste. Les savates, vides, restent sur la barre du seuil, bloquant de leur masse informe la fermeture de la porte. Une main, excédée – la sienne, celle de tonton André – les repoussera dans le sombre du couloir. Sur la marche, je regarde, médusée, la contorsion des orteils, la reptation des voûtes plantaires. Et puis, d’un coup, les 2 pieds se dérobent ; la corne, les cals, les oignons, tout disparaît dans l’antre des sabots. Alors, lentement, mes yeux montent le long des jambes de Colette. 2 troncs noueux et maigres, tout en bourgeons éclatants, écorces claires, sève bleuie, départs de branches avortées tous les cinq centimètres. Au renflement du genou, là où le bois s’épaissit et s’arrondit, le feuillage de la blouse dissimule l’architecture des plus hauts branchages. Aucun oiseau, jamais, ne s’est échappé des hautes feuilles de Colette. J’ai guetté longtemps. Maintenant elles avancent, ces branches sèches. Vives, décidées, les nervures battantes, elles traversent l’à peine-route du village. Une camionnette passe. Elles viennent vers moi.  Un chien passe. Là-haut, un menton proéminent remue et vocifère. Mes oreilles se tiennent bouche cousue. Il y a certainement des yeux étroits, des cheveux mis en plis, mais je ne connais d’elle que ces 2 sarments de vigne déformés qui la portent de sa porte à la porte de ses parents, à la porte de l’église, à la porte du chai, à la porte du jardin, à la porte des clapiers. Puis du chai, du jardin, des clapiers, elles reviennent, les jambes de Colette. Contre le tissu fleuri de la blouse, des objets cognent à mi-cuisses. Seaux de plastique,  légumes arrachés, grand couteau, torchons sales, 2 lapins nuque brisée, peau pendante.

poème sang bougé *

bloquée net

houle, tête, varech, goémon

agitée dans l’épaisseur des mots d’enfants d’adultes d’enfants

les muscles invisibles du corps encore à l’hôpital

 

nulle part

 

le nouveau-né nu

le nouveau-muet

en muselière

sans cri, sans faim, rien d’autre pour retrouver son chemin

 

quoi devenir petit canard sans connaissance noir-bâtard-indifférent englué dans

septembre-trop-tôt qu’importe son nom loin des terres utérines

 

je me tiens à l’intérieur du bocal    volets clos    sable gris

mère bien sûr s’éloigne, dérive hors de portée sans prise à peine balisée de pieux

on rassemble mes miettes en petit tas grains grossiers restés au bout des doigts ou

sur la table

 

les mots le souffle le silence

plient

et la mémoire pèse bouge lente

 

qu’importe le nom de cette fille

le vide la tient ferme

ici

on attend

 

le plus souvent ça suffit

 

le cœur se calme

tignasse morte dénouée au large

on rêve d’être au ras

dans l’eau et l’air

libre

 

on se ressemble

tout le corps à partir de la main

 

* presque-titre et pans entiers du texte empruntés pour la circonstance à Antoine Emaz, dans Caisse claire, Points, 2007 que je lis en ce moment à ma table, sans bouger

Ô escalopes, Ô biftecks

Ô escalopes, Ô biftecks

Ô petits rôtis, Ô larges steaks

Ô carcasses suspendues dans l’arrière-boutique

Ô boucher, Ô billot, Ô grande scie électrique

Ô crochets, Ô rillettes

Ô hachoirs, Ô moulinettes

Ô gigots, Ô paupiettes

Ô abats abattus, Ô rognons tous nus,

Ô pieds de porcs alanguis

Ô langues de bœuf sorties

Ô sourires figés des veaux sous l’insulte

du crayon à papier qui attend à l’oreille

d’être dégainé pour marquer le papier

replié avec soin sur leurs têtes coupées

étouffant de honte sous le chiffre indiqué

par la petite aiguille qui oscille et balance

entre ses deux plateaux marquant l’infamie

de quelques grammes en moins, en trop, tant pis !

ça ira comme ça, ma p’tite dame ?

ça ira, oh oui, ça ira !

et après, nous rentrons dans nos belles demeures

nous tenant soudain cois face au rictus du veau

non nom noms

signer son texte signer son texte saigner son texte singer son texte s’inviter dans son texte dire je suis dans mon texte dire je suis mon texte mon nom vient se poser dans mon texte sur mon texte mon nom recouvre mon texte s’appose à mon texte s’appuie sur mon texte mon nom enfonce-étouffe mon texte non mon nom ne veut pas aller grossir mon texte mon nom ne veut pas être vu dans mon texte je ne peux pas signer de mon nom mon texte le signe c’est l’autre nom, le cygne c’est l’autre nom, l’autre, non, c’est le nom de ma mère et de toute la sainte famille, je veux l’autre nom dans mes textes, les autres noms, tous les autres noms, mais les autres, non