la femme est frêle, petite silhouette décharnée qui passe et repasse dans l’encadrement de la fenêtre aux montants fraîchement repeints. Le mari mort il y a peu, la maison devenue trop grande – elle a souhaité se rapprocher de son fils et de ses petits-enfants – là voilà en ville, dans un studio où les meubles d’une vie entière peinent à se détacher les uns des autres. Trop de fauteuils, de guéridons et de photographies. Les rideaux ne sont tirés qu’à l’heure du sommeil. Toute la journée je suis des yeux cette femme sans chair ni muscle, s’asseoir et se lever, aller et venir, s’asseoir et se lever. Elle peut lire encore, écrit parfois sur des petites fiches jaunes des listes de choses à faire dans une vie où il reste si peu à faire. Et puis, bientôt, ce ne sont plus des listes, ce sont des mots. Des mots qui vont se coller sur les objets que j’entrevois derrière la vitre. Par exemple facture sur le troisième tiroir de la commode, télécommande sur la télécommande, sac à main sur l’un de ses nombreux sacs informes et noirs, où la vieille femme n’en finit plus de chercher les lunettes pour la vue, les clés pour la porte, l’argent pour les courses. Sur la grande table, de moins en moins souvent de fleurs, de plus en plus d’ordonnances et de pilules. Une corbeille aux fruits racornis. Une fiche avec le mot manger posée avec grand soin au milieu de l’assiette au filet doré.