les poils doux

les poils doux chien doux dur aboyer dans cour de ferme la paille haute peur tombe ma tête les bottes collées la gadoue terre mouillée dans la cour sale l’odeur dure des étables la bouche des chevreaux qui sucent le doigt à moi le lait blanc coule le bruit des trayeuses mamelles couvercle bidon fer poignée de bois où s’en va le lait blanc coule l’étang les barbelés enjamber barrières éraflures champs clôtures électriques oui électriques non traversée course pas facile ornières crottes de biques lapins bosses taupes bord de l’eau plonge saumon poisson truite noyée vider l’étang les hommes à épuisettes bottes hautes cuisses épaisses le sous-bois devant moi fille cheveux bataille tressée les arbres au-dessus tête sombre loin ciel là-haut avancer dans les pas griffus du tracteur les feuilles molles mortes tombées leur bruit mou doux docile fille marche forêt attendre palpite regard guette l’animal le sanglier le loup emmène moi avale moi jambe bras perdue fille perdue retrouver herbe claire talus sentier sortir du bois vert des mousses sombres derrière l’étang devant la ferme loin la grange les machines agricoles hautes l’odeur mauvaise pique le nez essence roues grosses comme les bottes de l’ogre rouler sur le chemin souple sur le corps petit raide de la fille bottes plastique larmes souples visage avalé rentré à l’intérieur vide avance approche écurie chaude enclos dedans les œufs les grains l’odeur poule poussin couve couvre les mains duvet doux fin s’envole

après non juste avant maintenant les grands cris grandir la nuit le taureau fort fuit court s’en va court aussi l’oncle les torches cherchent sortir du lit chaud sortir du rêve chaud paillasson poil dur dehors le trou des toilettes dehors les planches craquent cabane fermée le papier dur les fesses fraîches vite le taureau dehors libre noire la nuit l’étang noir la paille rempart sabots pantoufles qui collent à la boue debout compte fille cheveux détachés les étables loin les pas compte voix haute la maison proche compte la cuisine allumée le paillasson doux sous les sabots crottés stop ne compte plus à l’intérieur de la maison de pierre claque la porte ferme la clé ding l’horloge du salon la chambre de l’oncle le lit sauvée fille essoufflée sabots lourds jette sur carpette poils doux drap froid souffle chaud court cœur encore tremble taureau rattrapé ferme les yeux fille petite lit petit drap défroissé reposées mains ouverte la porte épaisse du sommeil doux venir

loin sanglier loup loin

temps calme mer

          agitée

corps raccord

j’ai 2 ou 3 trucs à te dire par où te les dire ces trucs à te dire, mon corps, pour que tu les entendes de ma propre bouche est déjà tienne mes oreilles t’appartiennent tu aspires plus vite que moi-même dans le tuyau de ma gorge retire-toi de mon corps, mon corps, laisse un espace à mon silence écarte-toi construit pour moi en toi une place de village un endroit où je pourrais me tenir devenir crieur public une adresse-caisse de résonance mon corps, retrousse donc tes manches creuse empile aligne aplatis fais place nette à cette place vide alors tu pourrais souffler t’arrêter te suspendre me surprendre écouter ma voix sur ta voie publique les mots viendraient du ventre les sons viendraient du centre jailliraient immédiats ne perdraient plus leur temps à gravir les sentiers raides jusqu’au cerveau du palais ; ils sortiraient diamants bruts ni polis ni brillants ; ils sortiraient gemmes vivantes cailloux coupants gros grains graisseux non avalés non digérés intacts non encore fractionnés par la digestion lisse de la parole buccale je serais ventriloque, tu serais marionnette ; nous nous manipulerions mon ventre dans ton ventre avec ses joyaux lourds comme des chevreaux dans un ventre de loup noir des mots restés en grappe en noyaux noyés dans les boyaux dans les conduits dans notre tuyauterie commune, mon corps, nous partageons tout, trop, orifices liquides interstices vésicules tentations tentacules si tu es sage, mon corps, docile, nous échangerons nos places ; tu seras ventriloque, je serais marionnette nous ferons apparaître des lièvres des lèvres du chapeau en grande forme en grande pompe nous serons éclatants réunis travaillant de concert sans fausse note magicien contralto costume fait sur mesure cent issues possibles même menotté dans un caisson rempli d’eau glacée disparition probable par dispersion des fluides mets-toi au travail à l’ouvrage à la tâche, qu’attends-tu ?

t’échapper, me fuir, mais c’est trop tard, regarde, mon corps, je t’attache, regarde bien les fers qui entourent tes chevilles tu ne pourras plus courir ni t’éloigner de moi tu trébucheras à chaque pas en me tirant au bout de ta chaîne je roulerai si vite que je t’entraînerai dans ma chute mais chut ! mon corps, écoute écoute ma voix qui veut te dire encore que tu ne peux vivre sans moi cent mois

nathalie

(la littérature) confère une richesse absolument indemne de pognon – on n’est même pas obligé d’acheter un seul bouquin tant qu’il y a des bibliothèques. Non pas que la lecture de littérature lave à proprement parler de tout ce qui, autour, oscille entre le salissant et le dégueulasse, mais elle construit un cocon d’où nos chenilles pourront muer, quand les barbares seront passés.

Nathalie Quintane, Que faire des classes moyennes?, POL, 2016