Tagada

la cour est derrière elle, derrière elle aussi le regard noir du grand-père. Rassérénée, elle avance sur le dessin pointu de l’ombre de l’église. Les nattes de chaque côté du visage capturent quelques filaments du soleil d’été. Elle est sur le terre-plein central, on ne l’appelle même pas une place. Elle ne va pas vers le magasin d’Édith – les fraises Tagada à dix centimes attendront dimanche et la sortie de messe – ni la station-service. Elle ne traverse pas non plus pour monter vers l’école communale, ni le cimetière. Elle longe sur la droite, la maison aveugle adossée à la maison des grands-parents. Là, le soleil cogne sur tout le corps. Elle quitte le village, les murs de pierre frais, les hangars de tôle sombres. Elle marche parallèlement au bord du talus. Se demande toujours de quel côté de la route se tenir. La mère, la soeur ont dû le dire un jour pourtant. Les haies se ressemblent. Rassemblent les mêmes dangers. Orties, mouches, abeilles, et bien pire encore, les couleuvres ou les vipères, enfin les serpents quoi. La dernière maison du bourg est dépassée. Elle est seule sous la brûlure de juillet. Le bourg est à la sieste. Rien ne bouge à part elle qui marche dans la cacophonie des insectes. Au loin, le virage et la barrière, l’arbre mort. Forme noire, écorce coupante qui se détache par plaques. Elle détourne les yeux. Le chemin gravillonné commence juste là, avant le virage, sur sa gauche. Elle traverse, sans regarder : à la campagne, on entend venir de loin tracteurs, voitures, mobylettes. Ça crisse, ces cailloux gris sous ses chaussures. Ça y est, la poussière les recouvre. Elle voit l’étang et les roseaux en contrebas, les champs impeccables de l’oncle, les bâtiments de la ferme. Ça descend, elle passe le toit aux cochons, le regard glisse. Les cochons sont comme l’arbre mort. Mais elle entend leurs bruits. Elle devine la boue et le rose tout mélangés, se rappelle les vieilles fables paysannes de bébés mangés par des cochons. Ces histoires narrées par la soeur ou les cousins qui s’amusent à faire peur, ça fait peur, elle accélère un peu. Le potager se rapproche, les draps blancs qui sèchent, la tante penchée sur ses plants de tomates, la blouse qui laisse entrevoir les chaussettes Dim s’arrêtant sous les gros genoux. Elle est arrivée. Rita jappe et s’élance, relayée par les cris des poules, des veaux, de dindons et des chèvres. Le tintamarre de la ferme monte en elle, et les odeurs aussi. La porte est ouverte, le rideau aux franges multicolores laisse passer les mouches, il y en a plein la cuisine ; mais pas la lumière : derrière, tout est noir, les volets restent fermés tout l’été pour garder un peu de fraîcheur, privant toute la famille du bonheur de voir clair.

la mère, l’enfant et la cigogne

 

la mère, l’enfant.

 

– Voici le bébé, c’est une petite fille.

– Elle s’appelle comment ?

– Elle s’appelle le bébé.

– Et c’est comment qu’elle s’appelle en vrai ?

– Bébé, elle s’appelle.

– Mais son petit nom, c’est quoi ?

– Tu peux lui dire Petite, ou Fillette, ou Bébé.

– Et sa famille, c’est qui ?

– Sa famille, c’est les cigognes.

– Alors c’est Bébé Cigogne ?

– Oui, voilà, c’est ça.

 

les mêmes, un autre jour.

 

– Et les cigognes qui amènent les bébés, elles les font comment les bébés, les cigognes ?

– Elles les ramassent dans des grands choux.

– Et quand elles les laissent tomber dans les cheminées, ça les casse pas en mille morceaux, les bébés ?

– Non, c’est comme les cadeaux de Noël, ils sont bien emballés, ça les casse pas de passer par la cheminée.

– Mais, chez nous, y en a pas de cheminée ?

– On dit : il-n-y-en-a-pas ! Non, chez nous, y en a pas.

– Mais j’ai déjà eu des cadeaux et maintenant on a Bébé Cigogne ?

– C’est que, dans les maisons où il n’y a pas de cheminée, le Père Noël dépose les cadeaux sur le paillasson.

– Alors le papa de Bébé Cigogne, c’est le Père Noël ?

sur la page abandonnée

j’ai lu au lit, de face et de profil, sous la couette, sur un traversin, entre deux oreillers. J’ai lu dans les trains, dans les avions, dans les autobus ; j’ai lu en marchant ; je n’ai jamais lu à voile ou à vélo. J’ai lu sur la plage abandonnée mais grains de sable et littérature ne font pas bon ménage.

la serviette ou la natte de plage doit être d’une longueur suffisante. Il faut trouver la bonne orientation, un subtil dosage qui tient compte :

  1. de la vue sur la mer : indispensable (on est à la mer tout de même.)
  2. de la course du soleil : ayant la peau brune, je ne crains pas les coups de soleil, je m’efforce donc, tout en avalant le livre – pauvre Jonas dans sa baleine – d’alterner positions ventrales (ça fait mal aux reins) et positions dorsales (ça fait mal aux bras) pour parfaire mon teint des îles.
  3. de la force du vent : bretonnement parlant, ce paramètre est contraignant, il faut maintenir les 237 autres pages du roman que l’on tient d’une main sous une discipline de fer, parvenir à dompter leur volonté de troupe scélératesse qui cherche à se refermer par cruauté crasse sur la page en cours, timide, tremblante, terrorisée.
  4. je ne parlerai pas ici du paramètre pluviométrique, il ne pleut jamais l’été sur les plages de Bretagne (Par contre, permettez-moi de plaindre ici de tout cœur nos amis de Normandie.)

nous voilà donc allongées, ma serviette et moi-même. Mon roman, lui, tient debout, bien droit. Rendons grâce ici à la force musculaire de mes poignets, c’est lourd, parfois, la littérature.

déjà commence une sournoise bataille contre les grains de sable qui se collent sur les lettres, car la littérature sous huile solaire hélas poisse aux endroits les plus inappropriés. Bovary finit en Ovary, Karénine en Karine, ça désole.

tranchons, puiqu’il faut bien trancher. L’après-midi file, la mer remonte.

vient une manche décisive à remporter sur les lunettes de soleil. Sans, on est aveuglé, les mots deviennent blancs, l’histoire fout le camp. Avec, tout est sombre, on lit un livre gris écrit par un auteur neurasthénique qui accule au suicide son plus beau personnage.

avançons que diable, avançons ! L’après-midi file, le soleil descend.

la guerre fait rage, il faut lutter au corps à corps contre la douce tentation de faire glisser le livre sur son ventre chaud,  de regarder, incognito, au-dessus de la couverture, les gens allongés, la forme des cuisses, des dos, la couleur des maillots de bain, les châteaux de sable qui s’écroulent, les joueurs de ballon qui ratent leur passe, un chapeau qui s’envole, une mouette qui plonge, un parasol qui tourne, les baigneurs dans les vagues, les voiliers, les vendeurs de chichis et autres confiseries balnéaires qui croisent au large.

Dieu, que c’est bon les vacances !

courage ! On remonte son bouquin comme on remonterait ses bretelles. On s’aperçoit que depuis un bon paquet de lignes, on a perdu le fil de l’histoire. Jacques est dans le lit de Paul, on l’avait laissé dans celui de Thérèse. Oui, on a manqué une maille comme dans un tricot. Il ne manque pas grand-chose pour définitivement fourrer le livre au fond du sac de plage, entre la crème solaire – comme le tube est percé, c’est le destin des tubes, elle aura à coeur de dégouliner – et un paquet de Petit Prince fondus, quelle idée, aussi, d’amener des princes sur une plage.

mais voilà nos sauveurs, nos merveilleux empêcheurs, nos déchireurs de littérature, nos pourfendeurs d’oisiveté :

paf, le coup de raquette !

plouf, l’aspergée d’eau de mer glacée (nous sommes en Bretagne).

schplisch, la soupe d’algue au milieu d’un thé à Combray.

les madeleines sont fichues, ils ont gagné, les monstres. Mes enfants me prennent par la main et me conduisent vers les rochers pour une belle partie de pêche aux moules moules moules dans le soleil couchant.

bifurquons

et si j’avais connu plus tôt papa et si j’étais devenue une bonne danseuse et si j’avais une maison à la mer et si je me faisais refaire les dents et si j’avais eu un frère et si j’acceptais de prendre un chat et si j’avais été moins bonne élève et si j’avais couché avec beaucoup plus de garçons et si j’étais publiée et si je mourais là tout de suite et si j’avais aimé marcher dans les bouses de vaches et si pépémémé m’avaient aimée autant qu’ils ont aimé ma sœur et si j’avais été amputée d’une jambe et si j’avais un cancer et si je tombais amoureuse et si j’écrivais un roman policier et si j’allais en Amérique du sud et si je n’avais pas peur des araignées et si j’avais choisi une carrière scientifique et si je n’avais jamais découvert la psychanalyse et si je développais la maladie d’Alzeimher et si je tombais amoureuse et si j’avais la peau tout à fait noire et si je devenais grand-mère et si je gagnais au Loto et si j’achetais enfin une friteuse électrique et si j’allais chez l’ostéo et si je retournais vivre à Niort et si je me retrouvais face à face avec Nicolas et si je devenais franche et brutale et si je m’achetais des vêtements très chers et si j’allais manifester et si Daniel mourrait au Brésil et si je me mettais à la trottinette et si j’arrêtais d’écrire et si j’avais été analphabète et si je ne m’arrêtais plus de rire et si j’inventais quelque chose d’utile et si je me retirais du monde et si je revoyais Véronique et si j’égorgeais mes enfants et si je faisais ma valise et si j’avais le courage de descendre à la cave et si mon téléphone se mettait à sonner et si je faisais l’amour avec une femme et si je m’installais dans le Sud de la France et si je faisais vœu de silence et si je passais mon permis de conduire et si Michel était toujours vivant et si je renonçais à l’aspirateur et si j’avais vécu à une autre époque et si j’épousais Daniel et si j’apprenais à faire cuire un poulet et si je vivais dans un pays en guerre et si j’avais de nouveaux voisins et si je devenais aveugle et si mon entreprise florissait et si je n’avais plus de et si pour aller au bout de la page et si je répétais jusqu’à la fin la même ritournelle et si j’étais capable de m’en tenir là et si je supportais l’idée de cet espace vacant et si je faisais taire enfin la mécanique et si quelqu’un entrait dans la pièce où j’écris et si la fin du monde était pour aujourd’hui et si un AVC suspendait mon geste et si je refusais de m’alimenter et s’il me fallait pour survivre commencer à me prostituer et si mon premier client et si mon deuxième client et si mon troisième

colette

d’abord, je n’aperçois d’elle que 2 pieds sur un seuil. Ils descendent en avance les trois marches de pierre offertes sous eux pour rejoindre les sabots qui les attendaient depuis le petit jour. Les jambes sont nues, même en hiver. Je ne me souviens pas d’y avoir vu des bas comme aux autres femmes du village. Les pieds se déchaussent sans même penser à leur geste. Les savates, vides, restent sur la barre du seuil, bloquant de leur masse informe la fermeture de la porte. Une main, excédée – la sienne, celle de tonton André – les repoussera dans le sombre du couloir. Sur la marche, je regarde, médusée, la contorsion des orteils, la reptation des voûtes plantaires. Et puis, d’un coup, les 2 pieds se dérobent ; la corne, les cals, les oignons, tout disparaît dans l’antre des sabots. Alors, lentement, mes yeux montent le long des jambes de Colette. 2 troncs noueux et maigres, tout en bourgeons éclatants, écorces claires, sève bleuie, départs de branches avortées tous les cinq centimètres. Au renflement du genou, là où le bois s’épaissit et s’arrondit, le feuillage de la blouse dissimule l’architecture des plus hauts branchages. Aucun oiseau, jamais, ne s’est échappé des hautes feuilles de Colette. J’ai guetté longtemps. Maintenant elles avancent, ces branches sèches. Vives, décidées, les nervures battantes, elles traversent l’à peine-route du village. Une camionnette passe. Elles viennent vers moi.  Un chien passe. Là-haut, un menton proéminent remue et vocifère. Mes oreilles se tiennent bouche cousue. Il y a certainement des yeux étroits, des cheveux mis en plis, mais je ne connais d’elle que ces 2 sarments de vigne déformés qui la portent de sa porte à la porte de ses parents, à la porte de l’église, à la porte du chai, à la porte du jardin, à la porte des clapiers. Puis du chai, du jardin, des clapiers, elles reviennent, les jambes de Colette. Contre le tissu fleuri de la blouse, des objets cognent à mi-cuisses. Seaux de plastique,  légumes arrachés, grand couteau, torchons sales, 2 lapins nuque brisée, peau pendante.