petite silhouette décharnée

la femme est frêle, petite silhouette décharnée qui passe et repasse dans l’encadrement de la fenêtre aux montants fraîchement repeints. Le mari mort il y a peu, la maison devenue trop grande – elle a souhaité se rapprocher de son fils et de ses petits-enfants – là voilà en ville, dans un studio où les meubles d’une vie entière peinent à se détacher les uns des autres. Trop de fauteuils, de guéridons et de photographies. Les rideaux ne sont tirés qu’à l’heure du sommeil. Toute la journée je suis des yeux cette femme sans chair ni muscle, s’asseoir et se lever, aller et venir, s’asseoir et se lever. Elle peut lire encore, écrit parfois sur des petites fiches jaunes des listes de choses à faire dans une vie où il reste si peu à faire. Et puis, bientôt, ce ne sont plus des listes, ce sont des mots. Des mots qui vont se coller sur les objets que j’entrevois derrière la vitre. Par exemple facture sur le troisième tiroir de la commode, télécommande sur la télécommande, sac à main sur l’un de ses nombreux sacs informes et noirs, où la vieille femme n’en finit plus de chercher les lunettes pour la vue, les clés pour la porte, l’argent pour les courses. Sur la grande table, de moins en moins souvent de fleurs, de plus en plus d’ordonnances et de pilules. Une corbeille aux fruits racornis. Une fiche avec le mot manger posée avec grand soin au milieu de l’assiette au filet doré.

les poils doux

les poils doux chien doux dur aboyer dans cour de ferme la paille haute peur tombe ma tête les bottes collées la gadoue terre mouillée dans la cour sale l’odeur dure des étables la bouche des chevreaux qui sucent le doigt à moi le lait blanc coule le bruit des trayeuses mamelles couvercle bidon fer poignée de bois où s’en va le lait blanc coule l’étang les barbelés enjamber barrières éraflures champs clôtures électriques oui électriques non traversée course pas facile ornières crottes de biques lapins bosses taupes bord de l’eau plonge saumon poisson truite noyée vider l’étang les hommes à épuisettes bottes hautes cuisses épaisses le sous-bois devant moi fille cheveux bataille tressée les arbres au-dessus tête sombre loin ciel là-haut avancer dans les pas griffus du tracteur les feuilles molles mortes tombées leur bruit mou doux docile fille marche forêt attendre palpite regard guette l’animal le sanglier le loup emmène moi avale moi jambe bras perdue fille perdue retrouver herbe claire talus sentier sortir du bois vert des mousses sombres derrière l’étang devant la ferme loin la grange les machines agricoles hautes l’odeur mauvaise pique le nez essence roues grosses comme les bottes de l’ogre rouler sur le chemin souple sur le corps petit raide de la fille bottes plastique larmes souples visage avalé rentré à l’intérieur vide avance approche écurie chaude enclos dedans les œufs les grains l’odeur poule poussin couve couvre les mains duvet doux fin s’envole

après non juste avant maintenant les grands cris grandir la nuit le taureau fort fuit court s’en va court aussi l’oncle les torches cherchent sortir du lit chaud sortir du rêve chaud paillasson poil dur dehors le trou des toilettes dehors les planches craquent cabane fermée le papier dur les fesses fraîches vite le taureau dehors libre noire la nuit l’étang noir la paille rempart sabots pantoufles qui collent à la boue debout compte fille cheveux détachés les étables loin les pas compte voix haute la maison proche compte la cuisine allumée le paillasson doux sous les sabots crottés stop ne compte plus à l’intérieur de la maison de pierre claque la porte ferme la clé ding l’horloge du salon la chambre de l’oncle le lit sauvée fille essoufflée sabots lourds jette sur carpette poils doux drap froid souffle chaud court cœur encore tremble taureau rattrapé ferme les yeux fille petite lit petit drap défroissé reposées mains ouverte la porte épaisse du sommeil doux venir

loin sanglier loup loin

temps calme mer

          agitée

la chambre

en haut de l’escaler rouge, l’oscillation du rideau tendu devant le trou du grenier nous terrorise et nous guette, mais si l’on tourne à droite, vite, et que l’on referme la porte, on est sauf, une fois de plus. Les deux grands lits, la lampe aux franges à perles vertes, la table ronde, sans chaise à son pourtour, l’album où ils ont tous, sauf Raymonde – on a compris pourquoi –  et maman – là, c’est un peu moins clair – leur photographie de mariage. Il y a une fine feuille de papier qu’il faut soulever pour se repaître jusqu’à la nausée du blanc des robes, des fleurs, des voiles. Tout est à sa place, tout est silencieux. Le Christ sur sa croix est sage comme une image. Si l’on se glisse entre la table de chevet, le dos du bois du lit et le mur jaune, en rétrécissant son corps, en retenant son souffle, on atteint le seuil d’une minuscule chambre rose, c’est la chambre des livres. Deux rayonnages creusés dans l’épaisseur du mur et 374 toiles d’araignées. On ne fait pas le ménage chez les livres. Alors les après-midi d’ennui, les après-midi de sieste, les après-midi de pluie, on se glisse, on se rétracte, on ferme ses yeux pour ne pas voir les toiles, c’est la première fois que l’on compte les secondes pour mesurer l’apnée, comme on le fera plus tard à la piscine, et l’on tend ses mains vers la bibliothèque rose. Et soudain, on disparaît, on s’éclipse, on rejoint François, Claude et Dagobert. On voyage en roulotte de cirque, on découvre une île avec des cachots, une tour en ruine dans la forêt bretonne. On croise aussi des oncles bourrus, des marins, des voleurs et des pirates. Claude est courageuse. François est raisonnable. Et le chien, toujours, nous sauve des grands-parents pas très tendres, des araignées, des siestes et des après-midi de pluie.

table-hommage, Georges

ma table de travail n’est pas ma table de travail. Ce n’est même pas ma table. C’est la table. C’est même la table de travail de Daniel. Il y a longtemps, la table de travail de Daniel était dans l’appartement de Daniel où je venais, non pas travailler, mais me coucher et non pas sur la table mais dans le lit de Daniel qui n’était pas dans la même pièce que la table qui, par enchaînement logique, ne se trouvait pas non plus dans la chambre puisqu’elle était dans le salon qui d’ailleurs s’appelait double living. À cette époque, cette table encombrée du travail de Daniel, qui, à juste titre portait le nom de bureau, me battait froid. Invariablement, quand Daniel m’ouvrait la porte et m’escortait directement jusqu’à la chambre, délaissant, justement, son travail à la table pour se consacrer au travail des amants dans le lit en pagaille crac boum hue la table s’affaissait.

ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Un. Qu’ils appelèrent Georges. Au pluriel.

la table, pattes en l’air, traversa Paris. Remise sur pied, elle devint la table du salon mais, dans la configuration sociale exigüe des appartements parisiens de la petite classe moyenne, le salon faisait alors office de chambre à coucher. Il y eut une année d’hésitation noire entre lit, table et chaise haute, cette piste d’envol des petits pots poulet-légumes-compote : la fameuse triangulation. Un jour, excédés par cette confusion fonctionnelle, Daniel, l’enfant et moi-même érigeâmes une cloison entre chambre et salon. La table s’en trouva fort satisfaite. Elle s’appuie désormais, dos au mur, pieds à cheval sur le tapis et le parquet. L’enfant a grandi, Daniel travaille au-dehors mais il a, dans la chambre conjugale – cette pièce de conjugaison – un nouveau bureau ancien, avec tiroir et tablette rétractable, où trône, comme il se doit, l’ordinateur de bureau. Comme j’ai perdu mon travail à l’extérieur, je dois travailler à l’intérieur quand l’enfant est occupé dehors. C’est donc sur la table du salon, celle qui voulait ma peau, une fois les miettes du petit-déjeuner époussetées d’un geste machinal, plaf boum hop sur le tapis, l’aspirateur est dans le placard, mais je ne parlerai pas du placard, ni d’ailleurs de la cuisine où il me faut mettre la vaisselle du petit-déjeuner hop dans l’évier en attendant l’heure du lave-vaisselle, c’est-à-dire ma pause de midi, c’est-à-dire moi-même actionnant l’éponge double action, la cuisine exiguë du petit appartement parisien n’autorisant la présence simultanée que de trois appareils électroménagers contigus coude à coude touche touche la cuisinière le lave-linge le frigo. C’est donc sur la table du salon, qui est aussi la table de Daniel et de l’enfant, la table des devoirs, des repas entre amis, la table de l’emballage des cadeaux de Noël, de couture, de repassage – mais je repasse de moins en moins – la table de construction de puzzle et de déconstruction de légo, celle-là même qui voulait ma peau, une fois les miettes du petit-déjeuner époussetées d’un geste machinal, plaf boum hop sur le tapis, disais-je, que je me mets à mon travail. J’ai pour cela dégagé un espace vierge, un îlot, une île, sur la table de travail où j’attends que le travail arrive. Quand j’attends longtemps, mon regard glisse parfois jusqu’à la coupe pleine de fruits trop mûrs (c’est à cause de la coupe) où négligemment m’observent le tire-bouchon suisse de Daniel et le couteau corse de l’enfant de la marque Vendetta. Je fixe l’écran de mon ordinateur portable (por, pour en espagnol, table, table en français et en anglais) un ordinateur fait tout spécialement pour la table. C’est un PC, un personnel computer, c’est-à-dire un ordinateur personnel, mon ordinateur personnel rien qu’à moi, de marque Apple, appelé Mac, comme on dit qu’une prostituée a un mac. Moi, j’ai un Mac rien que pour moi, je n’ai pas à le partager avec d’autres prostituées, j’ai donc beaucoup de chance me dis-je, sur mon île vierge  – comme on le dit d’une page d’une mémoire d’une fille, c’est salon selon – au milieu de la table commune. Mais faut faire gaffe, quand même. J’ai mis pour cela un code de sécurité dont j’ai oublié la combinaison en dentelles. C’était pourtant un nom important, mon premier chien, mon premier livre, mon premier amour. C’était longtemps avant Daniel et l’enfant, et pour cela peut-être, le nom ne revient pas. Ou cela vient de la table, du tire-bouchon suisse, du couteau corse, des miettes sur le tapis, de la vaisselle dans l’évier, du repassage mais je ne repasse presque plus. Je fixe l’écran qui me fixe en retour. Je suis réfléchie sur le bureau de l’ordinateur posé sur mon coin de sable table. Vous ai-je déjà parlé de ma table de travail qui est aussi la table du salon ? Je poursuis ainsi toute la matinée ma longue réflexion sur mon travail à l’intérieur dit travail de la femme d’intérieur. De temps à autre, j’écris à l’intérieur d’un carnet de travail baptisé carnet de travail depuis que l’accès au traitement de texte de mon Mac que je n’ai pas à partager appelé astucieusement Word m’est refusé. Cela fait réfléchir. Midi sonne, c’est la pause lave-vaisselle. La matinée a été particulièrement fertile et a passé étonnement vite, je quitte à regret la table de travail pour passer à la cuisine. Mais ai-je expliqué que notre appartement parisien est si petit que l’évier de la cuisine sert également de lavabo splash plouf de salle de bain ?

les commissions

ma grand-mère est une grand-mère à bosse. Je la revois courbe, penchée, pliée dans des blouses sombres dont je ne peux distinguer aujourd’hui le motif. Qu’est-ce-qu’il y avait donc sous ses blouses ? je ne l’ai jamais su. Un chignon bas sur la nuque et sa poignée d’épingles qui maintient des cheveux longs, poivre et sel. Tiens! où sont donc le poivre et le sel dans cette maison austère où je passe un long temps de vacances ? Deux jambes en arc dans les bas mousse. Des chaussons fourrés, silencieux, pour l’intérieur, des sabots sonores pour le dehors, le jardin, la rue du village. Et pour l’église alors ? Quelques chaussures à bride dont je n’ai pas gardé le contour en mémoire. Je vois la grande table, flanquée de bancs durs aux fesses d’enfant de la ville. La cuisinière sur laquelle on ne cuisine pas, non, il y avait pour cela l’arrière-cuisine, avec le garde-manger, le seau pour la vaisselle et le vélo du grand-père. La présence massive du buffet, les secrets de ses deux tiroirs. Moi, je connais le secret de la boîte de pastilles, ronde, métallique, avec la menue monnaie que l’on y dissimule. Sous la boîte, quelques papiers épars, des feuilles déchirées, des enveloppes retournées, ne jamais rien jeter, tout est réutilisable. Cette habitude de l’économie et de l’épargne. Le jeudi et le samedi, en milieu de matinée, des camions gris s’arrêtent devant la maison. Le panneau se soulève et, par miracle, je découvre les marchandises entassées jusqu’à la gueule. Au centre, un homme en blouse, crayon sur l’oreille. Je me tiens sur le seuil de la maison, impatiente, derrière moi, ma grand-mère appuyée sur le comptoir du buffet compte quelques pièces et griffonne d’une main sèche comme une brindille et de la belle écriture des paysans appliqués sortis tôt de l’école, la liste des commissions.

histoire d’eau

dans la salle d’eau la mère a ouvert le robinet du lavabo. L’eau coule. La fille est réveillée, en embuscade, de l’autre côté du mur. La mère mouille le gant de toilette, repose le savon dans son support faisant tinter la porcelaine. La mère frotte. L’enfant imagine le cou, les aisselles, le ventre et les cuisses. La mère rince le gant et repasse, pour être sûre, dans les plis. La serviette crisse aux les omoplates, à l’arrière des genoux. Le soutien-gorge claque. Les pieds lourds boitillent l’un après l’autre dans l’enfilage de la culotte, des mi-bas. Les ongles accrochent le lainage de la jupe. La fermeture éclair s’arrête à mi-course. Un son sort de la bouche de la mère. La fille ne distingue pas le mot. La fermeture éclair reprend sa course. Le pull à col roulé fait crépiter les cheveux. La mère fouille au milieu du tiroir des brosses et des peignes. Elle discipline ses boucles brunes désordonnées. La fille entend distinctement les coups sur le haut du crâne. Maintenant la mère brasse les produits de maquillage dans la coupelle de faïence. Le rouge à lèvres. Ou bien le mascara. Les dents, elle a dû les laver plus tôt, tout de suite après le petit-déjeuner, quand la fille était encore dans le profond du sommeil. La mère est presque prête, elle vaporise, trois fois, l’eau de toilette : creux du cou, une fois ; pli des poignets, deux fois. Il semble à l’enfant que l’effluve vient la tourmenter jusqu’à sa chambre. Et puis cette avalanche, cette dernière salve : porte de la salle de bain, interrupteur, chaussures, manteau, sac à main, clé, porte, verrou, talons dans l’escalier. L’odeur de la mère est partout, la mère est partie.

météo

la petite, échevelure sur traversin, avait vu deux chaussures briller dans la nuit, les pointes dirigées vers elle, vers la tête de lit, la tapisserie à grosses fleurs, la table de nuit courte sur patte. Et sous le vernis, qui craquait peut-être, qui craquait sûrement, les pieds nus de l’homme en costume foncé dans les chaussettes blanches. Les boutons militaires, le col pointu. L’homme, tout en angle, tout en tissu sombre et au-dessus, ce qui se détachait sur le halo haché des réverbères du boulevard périphérique à travers les persiennes : le visage, quel visage ? Le visage longtemps trou flou béant bulle vide de bande mal dessinée écran bleu anonyme de télévision météorologique sur lequel viennent s’entrechoquer Sydney Poitier, Morgan Freeman, Denzel Washington, Barack Obama. Le costume impeccable fait des plis, joue des coudes et sous les boutons de manchette, jaillissent certainement les mains. Rien qu’une déjà, ça suffisait. Ça a suffit pour remplir la vie de l’attente adulte, la salle d’attente adulte de l’attente de la vie, du nom, du visage et de l’écriture. La petite était dans sa nuit, tout au bord de la bascule du sommeil et l’homme, avec sa main pointue d’os fine et longue que la petite ne saisissait pas – mais l’aurait-elle saisie et je ne m’en souviendrais pas ? – saisie déjà qu’elle était par la main du rêve, la main de l’oubli, l’homme disais-je, au visage-quel visage ? reprenait sa main, ses boutons, son vernis, tournait les talons pointes vers la porte, le couloir, le salon et là-bas, la mère.

longtemps la petite, présentatriste météo arc-en-ciel, cherche la main, cherche le visage, cherche le costume. Elle avance à reculons, grandit à rebours, à l’envers, saisissant des mains blanches aux os saillants, boutonnant-déboutonnant des blouses, des uniformes, des costumes à son tour. Tours de pistes, tout le cirque et compagnie. Lumière noir lumière bravo mademoiselle. Pays à paillettes qui clignote comme une guirlande électrique.

la petite, poils aux aisselles, sang qui coule comme il coule aujourd’hui mais pour combien de temps encore ? justaucorps moulant mal ajusté dans sa vie de grande grandie, muette déguisée en parlante, attrape au vol, tombant-remontant de sa dégringolade rembobinée, la paume tendue des rêves qui redonnent un visage au visage-quel visage, dents blanches, sourire mince, peau café.  Va savoir vraiment le dosage de lait, nuance noisette ? Nuance nuage ? Nuance soupçon ? Va savoir.

la femme, au sang qui coule du même sang que la petite mal ajustée, mal fagotée, disaient les grands-parents dans le vilain village, coule en rivière avec son écriture à peau de serpent, mue mobile multiple, loin rejetée la présentatriste météo mi-figue mi-raisin fond bleu derrière sa vitre épaisse-opaque.

les chrysanthèmes humides

le monde klaxonne sans discontinuer. La pluie creuse mille sillons et rigoles depuis mon crâne jusqu’aux trottoirs. Mes pensées gouttent calmement dans le caniveau. Les voitures me frôlent. La ville brille. J’ai marché au hasard, longtemps, avant de revenir ici. L’Accueil qui clignote n’accueille personne. Pourquoi ont-ils mis tous ces mots sur leurs vitres ? Je m’avance, lente ; lasse, je m’assois. L’œil voyage, le corps reste assis là. Fauteuils métalliques séparés les uns des autres, patients pâles et muets. De la distance et de l’espace. Et du silence blanc épais comme du sang qu’on cache. On ne se souvient plus pourquoi il  fallait revenir ici. Le temps soudain s’effondre, les minutes se prennent pour des heures. À la réception, une femme s’affaire à ses affaires, à peine remarque-t-on sa blouse blanche sous l’amoncellement des colliers. L’hôpital s’est déguisé en hôtel. J’ai vu, ce matin, des fantômes hagards rentrer chez eux et des citrouilles émaciées grimacer dans les poubelles. C’est le jour des morts. Les vivants se tiennent à carreaux, préparant les regrets et les pots de fleurs. De temps à autre, une blouse bleue traverse, une blouse rose pousse un fauteuil, se dirige vers le couloir, là-bas ; mais ça fait un coude, on ne voit plus rien. Trois hommes musclés sous l’uniforme blanc soutiennent une vieille femme grise qui gémit doucement, le groupe disparaît lui aussi. Il reste le comptoir, le bruit des colliers, les sièges vides. Je suis comme la vitre. Dure, fine et  transparente. Avec des mots qui collent. Je quitte le siège, je marche, mes jambes savent opérer seules les bons transferts de poids. Le monde entier se moque dans mon dos. Comme mes chaussures rouges sont lourdes ! Elles quittent mes talons, se tournent et se sauvent dans l’autre sens, vers la ville, de l’autre côté de la vitre, comme deux rongeurs blessés se libérant d’un piège. Je boite à présent. La nuit avance plus vite que moi, j’ai peur d’arriver trop tard. Le livre continue à me parler doucement mais je ne fais plus attention. J’ai traversé tout le blanc du hall. Le meuble de la réception est froid contre mon ventre. La femme se tait, elle fait un signe de la tête. Ses colliers sont beaux. Il y en a un qui brille fort et m’aveugle. Je ne sens plus le poids de mes bras, mon sac danse, en bas, au bout de quelque chose qui ondule. Mon pull et ma jupe se mettent à trembler. Qui tremble à l’intérieur de mon pull et de ma jupe ? Une femme se met brusquement à crier à côté de moi et pourtant je suis seule au comptoir. Ils me regardent tous à présent. J’aime quand ils me regardent tous. Ils me regardent tous à présent. Des hommes viennent vers moi. Je tombe au milieu d’eux. De leurs mains qui m’attendaient. Portée, couchée, le couloir, le coude : je suis passée de l’autre côté. Les portes automatiques se referment, on entend le bruit de succion du sas, comme un baiser.

la bague de Nicolas est le seul objet qu’ils n’ont pas pris. La bague et le livre. Les lunettes, elles, sont parties avec le sac à main, la jupe, le pull, la veste rouge, les chaussures trop grandes. On aimerait dormir. Le drap jaune glisse et fait des plis malcommodes. On aimerait dormir. L’heure a été prise elle aussi. Comme le soutien-gorge, la carte bleue, le téléphone verrouillé dont on ne sait plus le code, les clés de la maison. On aimerait se lever. On aimerait se laver. La bouche est sèche, la sueur froide coule sous les aisselles brûlantes, la blouse perd ses ficelles et laisse entrevoir le corps sans soutien-gorge, sans jupe, sans pull. Les pieds claquent des dents dans le bleu dérisoire des sur-chaussures plastifiées. On aimerait avoir une tasse de thé, un verre d’eau plate ferait l’affaire, pourtant, à la maison, on ne boit que de la Salvetat. On pense un peu à la maison, là-bas, quelques rues plus loin, à peine, la porte fermée à clé, personne dans la maison, et les enfants dehors. Des femmes gémissent dans les chambres voisines. On est seule à présent. On aimerait dormir. Le drap jaune tourne autour du corps comme le suaire autour d’une sainte. Aux portes des cimetières, les vieilles amoureuses effeuillent des chrysanthèmes humides. Le drap glisse jusqu’au sol. Le hublot de la chambre cligne de l’œil à intervalle irrégulier. Des aides-soignantes au corps dur sous la blouse impeccable font claquer leurs sabots blancs. Le cœur bat un peu vite. Longtemps, on l’écoute en retenant son souffle, sa vie. On ne me souvient plus où l’on a mis les enfants. On aimerait se laver. Un verre d’eau plate ferait l’affaire.