pair, imper et passe (1)

pair

un jour, j’étais petite, timide, solitaire, ma mère est rentrée à la maison avec un chien. Nous l’avons appelé Snoopy. J’étais petite, timide, mais je n’ai plus jamais été solitaire.

un jour, j’étais dans une ferme, en colonie de vacances, un garçon a excité un chien avec un bâton, le chien a bondi, le garçon s’est poussé, le chien, qui devait avoir une mauvaise vue, m’a mordue à la place du garçon, juste sous l’œil. J’ai crié fort et longtemps. J’ai cru que le chien avait mangé mon œil. J’ai gardé mon œil, ainsi qu’une petite cicatrice sombre, cachée dans l’ombre sous la cerne droite. Vieillir, c’est bien.

un jour, ma grand-mère m’a donné une pièce, je suis allée seule chez Édith, acheter un bonbon.

un jour, j’avais grandi, je suis allée acheter un bonbon, le buraliste m’a dit : qu’est-ce tu veux, jeune homme ? J’ai gardé longtemps cette petite cicatrice.

un jour, je suis allée voir une femme que je payais, chaque jeudi, pour être raccommodée.

un jour, je suis allée voir une femme que je payais, chaque jeudi, pour être mise en pièces.

un jour, un homme qui ne m’aimait pas beaucoup m’a téléphoné pour m’annoncer au dernier moment qu’il ne viendrait pas ce soir-là. J’avais fait de la ratatouille, sur la plaque électrique, dans ma chambre de bonne minuscule. C’était un exploit, je n’ai pas eu de médaille. La ratatouille, après, n’avait pas très bon goût.

un jour, un homme qui m’aimait beaucoup a traversé un océan pour me rejoindre. Je n’avais pas cuisiné de ratatouille, je l’attendais dans un diner en sirotant à la paille des strawberry margarita.

un jour, je me suis coupée le doigt avec un cutter, je me suis évanouie, ma sœur m’a rattrapée avant que je ne tombe et ne me cogne la tête dans la baignoire.

un jour, je me suis coupée le doigt avec un cutter, je n’ai pas voulu aller aux urgences parce que j’avais un billet pour un spectacle de danse. J’ai vu le spectacle, et je suis allée me faire recoudre tard dans la nuit. C’était bien, il n’y avait personne. Je n’ai pas beaucoup attendu.

un jour, dans le métro, un homme m’a volé mon téléphone portable.

un jour, dans le métro, un homme m’a dit t’es belle, j’te kiffe, tu veux pas coucher avec moi ? C’était peut-être le même.

un jour, au bord de la mer, j’ai dû faire pipi sur le pied d’une amie. Elle venait d’avoir été piquée par une vive. C’est elle qui a demandé. Nous ne nous connaissions pas encore très bien. Ce jour-là a scellé notre amitié.

un jour, au bord de la mer, il y avait une grande tempête, j’avais peur de mourir écrasée par un arbre sous la toile de tente. Je suis sortie et tout en regardant le jour poindre, j’ai fait pipi debout dans le grand vent. Cela m’a rassurée. Je suis enfin parvenue à m’endormir.

un jour, j’ai reçu une lettre d’amour très belle.

un jour, j’ai reçu une lettre d’insultes très belle.

un jour, lors d’un film, je me suis endormie. Le film se mêlait à mon rêve, c’était étrange et beau.

un jour, lors d’un repas, je ne me suis pas endormie. C’est dommage, je m’ennuyais beaucoup. J’ai compris ce jour-là que l’ennui agace, mais n’endort pas.

un jour, dans un supermarché, j’ai volé un très joli cahier. Il était décoré d’un Snoopy couché sur le sommet de sa niche, soupirant : L’amour…Je ne l’ai pas offert à mon chien. Je l’ai gardé pour moi.

un jour, dans un supermarché, j’ai acheté un rôti de veau qu’on m’a accusée ensuite d’avoir volé. J’ai dû le payer une deuxième fois.

un jour, un homme que je n’aimais plus m’a offert Les oiseaux, le livre. C’était magnifique. Il l’avait seulement glissé dans la fente de la boîte aux lettres ; je n’ai jamais su ce qu’il en avait pensé.

un jour, avec un homme qui m’aimait, pas celui du livre ni celui du métro, un autre, je suis allée à Bodega Bay. La route était superbe, nous nous penchions, à chaque virage, comme les deux inséparables dans Les oiseaux, le film. Nous avons cru reconnaître l’église, la baie, le magasin et quelques bateaux. Puis nous sommes repartis vers San Francisco. Comme nous étions un peu fatigués, nous n’avons pas joué aux inséparables.

un jour, en Corse, à chaque virage, j’ai eu envie de vomir.

un jour, j’ai offert la chanson d’Arthur H, Inséparables mais à l’homme qui avait traversé un océan pour me rejoindre. Il a compris que je ne savais plus très bien si je l’aimais toujours.

un jour, un corbeau s’est pris dans mes cheveux.

pair, imper et passe (2)

impair et passe

un jour, ma grand-mère, qui s’était coupée le doigt avec un bâton, m’a donné une pièce pour aller aux urgences ; je n’ai pas voulu parce que j’avais un billet pour un spectacle de danse. À la place, je suis allée acheter un bonbon, le buraliste m’a dit : t’es belle, j’te kiffe, tu veux pas coucher avec moi ? Cela m’a rassurée, le garçon s’était poussé. Je suis allée dans le métro, un homme m’a volé mon rôti de veau, nous ne nous connaissions pas encore très bien, je n’ai jamais su ce qu’il en avait pensé. La ratatouille, après, n’avait pas très bon goût. Je suis allée faire pipi debout chez la femme qui, chaque jeudi, me raccommodait ; j’ai eu peur de mourir ; la route était superbe ; j’ai vomi à chaque virage que je payais. J’ai offert un homme qui ne m’aimait pas à un homme qui m’aimait. Un corbeau, qui devait avoir une mauvaise vue, s’est pris dans ma boîte aux lettres ; j’ai dû le payer une deuxième fois. Arthur H chantait Les oiseaux. Je me suis évanouie, le film se mêlait à mon rêve ; ma sœur m’a rattrapée. Ma mère, rentrée excitée de colonie de vacances, m’a piqué : j’ai gardé longtemps cette petite cicatrice. J’avais grandi, j’étais petite ; c’était magnifique. Nous avons cru reconnaître, dans un supermarché, l’église, la baie, le magasin et quelques bateaux. Il y avait une grande tempête, nous nous penchions comme des inséparables. Je n’ai plus jamais été solitaire. Il n’y avait personne, alors j’ai volé un très joli cahier. J’ai écrit une lettre d’amour très belle et une lettre d’insultes très belle, elle aussi. C’était un exploit, je n’ai pas eu de baignoire. Comme nous étions un peu fatigués, je suis parvenue à m’endormir dans l’homme qui avait traversé un océan pour me rejoindre. J’ai crié fort et longtemps. L’amour, je ne l’ai pas offert à mon chien. Je l’ai gardé pour moi, avec l’œil, la chanson, le film et le livre. Vieillir, dans un diner, en sirotant à la paille un homme simplement glissé dans, c’est bien

avorton

  1. Fœtus sorti avant terme du ventre de la mère.
  2. (Par extension)Animal qui est fort au-dessous de la grandeur dont naturellement il doit être.
  3. (Ironique)Petit homme mal fait, mal bâti.

Synonymes

aztèque, chétif, demi-portion, embryon, faible, fausse couche, fœtus, freluquet, germe, gnome, graine,gringalet, homoncule, lilliputien, magot, mauviette, microbe, myrmidon, nabot, nain, œuf, petit, pot à tabac, pygmée, ragot, ragotin, rase-mottes, tom-pouce

ongles

je remarque les mains de cette femme qui écrit à la table voisine. Elles sont très belles. Les ongles à la courbe blanche me rappellent les ongles de ma mère. Petite, recroquevillée contre ses jambes repliées sur le canapé lorsque nous regardions un film le dimanche soir à la télévision, je passais et repassais sans jamais me lasser la pulpe de mes doigts sur ses ongles bombés. Elle m’abandonnait sa main. Ses jambes qui me soutenaient et ses ongles que je caressais étaient les preuves tangibles de son corps détendu tout près du mien. Elle était là, j’étais tout contre elle. Je la possédais.

vendredi samedi dimanche lundi

ils vivent dans le même quartier, entre deux rivières qui se rejoignent un peu plus loin, après la colline plate, pentue, rousse entre croix et caillou. Elle a moins de vingt ans. Il en a presque trente. Un soir, ils assistent à un spectacle de danse contemporaine dans une des banlieues peintes en rouge officiel difficile de l’agglomération. Il faut dire qu’elle danse. Il faut dire qu’il joue. Rideau. Ça se passe là, dans cette levée des spectateurs, dans cette traînée sonore des applaudissements en décrue. Juste un regard, une reconnaissance, à trois rangées d’écartement. Dans le rajustement des manteaux, dans la saisie des sacs à main, dans l’enroulement des écharpes. Il est plus bas qu’elle, il se retourne, peut-être y a t-il ébauche de sourire. Peut-être. Ils notent leur existence commune dans le ventre de cet instant précis entre les lettres F et H des rangs de fauteuils dans cette salle revenue à la lumière. C’est tout. Elle rentre seule, seule qu’elle est. Un peu plus tard dans la nuit, sans rien dire à personne, vendredi laisse place au

samedi

dimanche

lundi

vient, comme chaque semaine, claquer la porte du vestiaire métallique. Régler la hauteur du tabouret, encore chaud des fesses d’une autre. Compter les pièces, les billets. Taper les chiffres de son matricule. Plage du sablier horaire peu fréquentée dans cette moyenne surface d’une grande enseigne commerciale. Les vieilles dames sont venues en masse, de bon matin, pour les bigoudis, l’eau de Cologne, le bouquet de radis, la demi plaquette de beurre et les boîtes pour chats. Les rayons rayonnent à vide, c’est plutôt tranquille. Elle attend le client. La blouse est laide et grise. La caisse est gonflée d’argent, le salaire mensuel est maigre. L’école de danse est chère. Le cours est dans deux heures. Des courbatures, encore. Elle attend le client. Les minutes passent à peine. Elle a moins de vingt ans. L’heure n’avance pas très vite. La blouse est laide et grise. Des courbatures, toujours. Le cours est dans deux heures. Il est debout devant elle. Elle est assise, entourée de sacs plastiques, le pistolet optique à la main. Elle reconnaît les yeux, la bouche. Il la reconnaît tout entière. Elle n’ira pas danser ce soir. C’est au milieu de l’hiver, l’impossible été.