corps raccord

j’ai 2 ou 3 trucs à te dire par où te les dire ces trucs à te dire, mon corps, pour que tu les entendes de ma propre bouche est déjà tienne mes oreilles t’appartiennent tu aspires plus vite que moi-même dans le tuyau de ma gorge retire-toi de mon corps, mon corps, laisse un espace à mon silence écarte-toi construit pour moi en toi une place de village un endroit où je pourrais me tenir devenir crieur public une adresse-caisse de résonance mon corps, retrousse donc tes manches creuse empile aligne aplatis fais place nette à cette place vide alors tu pourrais souffler t’arrêter te suspendre me surprendre écouter ma voix sur ta voie publique les mots viendraient du ventre les sons viendraient du centre jailliraient immédiats ne perdraient plus leur temps à gravir les sentiers raides jusqu’au cerveau du palais ; ils sortiraient diamants bruts ni polis ni brillants ; ils sortiraient gemmes vivantes cailloux coupants gros grains graisseux non avalés non digérés intacts non encore fractionnés par la digestion lisse de la parole buccale je serais ventriloque, tu serais marionnette ; nous nous manipulerions mon ventre dans ton ventre avec ses joyaux lourds comme des chevreaux dans un ventre de loup noir des mots restés en grappe en noyaux noyés dans les boyaux dans les conduits dans notre tuyauterie commune, mon corps, nous partageons tout, trop, orifices liquides interstices vésicules tentations tentacules si tu es sage, mon corps, docile, nous échangerons nos places ; tu seras ventriloque, je serais marionnette nous ferons apparaître des lièvres des lèvres du chapeau en grande forme en grande pompe nous serons éclatants réunis travaillant de concert sans fausse note magicien contralto costume fait sur mesure cent issues possibles même menotté dans un caisson rempli d’eau glacée disparition probable par dispersion des fluides mets-toi au travail à l’ouvrage à la tâche, qu’attends-tu ?

t’échapper, me fuir, mais c’est trop tard, regarde, mon corps, je t’attache, regarde bien les fers qui entourent tes chevilles tu ne pourras plus courir ni t’éloigner de moi tu trébucheras à chaque pas en me tirant au bout de ta chaîne je roulerai si vite que je t’entraînerai dans ma chute mais chut ! mon corps, écoute écoute ma voix qui veut te dire encore que tu ne peux vivre sans moi cent mois

nathalie

(la littérature) confère une richesse absolument indemne de pognon – on n’est même pas obligé d’acheter un seul bouquin tant qu’il y a des bibliothèques. Non pas que la lecture de littérature lave à proprement parler de tout ce qui, autour, oscille entre le salissant et le dégueulasse, mais elle construit un cocon d’où nos chenilles pourront muer, quand les barbares seront passés.

Nathalie Quintane, Que faire des classes moyennes?, POL, 2016

comme on fait son lit on se couche

ces deux-là ont fini par coucher ensemble parce qu’ils avaient commencé par là. Histoire d’hébergement, d’accueil, d’amitié. Il ouvrait sa maison comme d’autres leurs chemises. Des gens déjà dans le clic-clac, d’autres sur le matelas gonflable. Il restait son lit. Elle était donc dans son lit, toute droite, toute raide, loin à l’autre bout. Prenant soin de ne toucher à rien qui ressemblerait à un corps ou à de la peau. Elle ne dormait pas/il dormait peut-être. Ils rêvaient côte à côte ensemble équidistants.

et le lendemain matin timide, et la radio qui gueulait ses chansons d’amour à plein poumons

à Paris, c’est long ce temps d’installation estudiantine. Petites annonces, visites, fausses fiches de paie. La nuit, le lit du rêve commun, sans odeur d’amour encore, creusait sa rivière sourde entre leurs deux flancs. Dormait-elle/dormait-il? Il a bougé/elle s’est tournée. Ouvrir les yeux/vite les fermer. Ralentir son souffle. Faire croire que le sommeil est là.

et le lendemain matin timide, et la radio qui gueulait ses chansons d’amour à plein poumons

un jour les fausses fiches de paie paient. Séparation du rêve. Chacun son flanc chacun sa rive. Du 18 au 13ème, métro vélo marche autobus. Se voir peut-être. Le voulait-elle/le voulait-il? Elle a dit oui/ il est venu. Ouvrir les yeux/vite les fermer. Retenir son souffle. Faire croire que la rivière est là.

et le lendemain matin humide, et ces deux-là qui gueulaient leur chanson d’amour à plein poumons