et des poussières

en 1984, j’ai 14 ans et des poussières, mon chien s’appelle Snoopy comme le chien dessiné couché sur le sommet de sa niche avec une bulle mélancolique où est toujours écrit Ah l’amour... Je ne sais pas prononcer cette phrase avec la bonne intonation.

en 2014, j’ai 44 ans, mon chien est mort depuis longtemps et des poussières, des bulles mélancoliques tournent au-dessus de ma niche, je sais prononcer cette phrase avec la bonne intonation.

la chambre

en haut de l’escaler rouge, l’oscillation du rideau tendu devant le trou du grenier nous terrorise et nous guette, mais si l’on tourne à droite, vite, et que l’on referme la porte, on est sauf, une fois de plus. Les deux grands lits, la lampe aux franges à perles vertes, la table ronde, sans chaise à son pourtour, l’album où ils ont tous, sauf Raymonde – on a compris pourquoi –  et maman – là, c’est un peu moins clair – leur photographie de mariage. Il y a une fine feuille de papier qu’il faut soulever pour se repaître jusqu’à la nausée du blanc des robes, des fleurs, des voiles. Tout est à sa place, tout est silencieux. Le Christ sur sa croix est sage comme une image. Si l’on se glisse entre la table de chevet, le dos du bois du lit et le mur jaune, en rétrécissant son corps, en retenant son souffle, on atteint le seuil d’une minuscule chambre rose, c’est la chambre des livres. Deux rayonnages creusés dans l’épaisseur du mur et 374 toiles d’araignées. On ne fait pas le ménage chez les livres. Alors les après-midi d’ennui, les après-midi de sieste, les après-midi de pluie, on se glisse, on se rétracte, on ferme ses yeux pour ne pas voir les toiles, c’est la première fois que l’on compte les secondes pour mesurer l’apnée, comme on le fera plus tard à la piscine, et l’on tend ses mains vers la bibliothèque rose. Et soudain, on disparaît, on s’éclipse, on rejoint François, Claude et Dagobert. On voyage en roulotte de cirque, on découvre une île avec des cachots, une tour en ruine dans la forêt bretonne. On croise aussi des oncles bourrus, des marins, des voleurs et des pirates. Claude est courageuse. François est raisonnable. Et le chien, toujours, nous sauve des grands-parents pas très tendres, des araignées, des siestes et des après-midi de pluie.

table-hommage, Georges

ma table de travail n’est pas ma table de travail. Ce n’est même pas ma table. C’est la table. C’est même la table de travail de Daniel. Il y a longtemps, la table de travail de Daniel était dans l’appartement de Daniel où je venais, non pas travailler, mais me coucher et non pas sur la table mais dans le lit de Daniel qui n’était pas dans la même pièce que la table qui, par enchaînement logique, ne se trouvait pas non plus dans la chambre puisqu’elle était dans le salon qui d’ailleurs s’appelait double living. À cette époque, cette table encombrée du travail de Daniel, qui, à juste titre portait le nom de bureau, me battait froid. Invariablement, quand Daniel m’ouvrait la porte et m’escortait directement jusqu’à la chambre, délaissant, justement, son travail à la table pour se consacrer au travail des amants dans le lit en pagaille crac boum hue la table s’affaissait.

ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Un. Qu’ils appelèrent Georges. Au pluriel.

la table, pattes en l’air, traversa Paris. Remise sur pied, elle devint la table du salon mais, dans la configuration sociale exigüe des appartements parisiens de la petite classe moyenne, le salon faisait alors office de chambre à coucher. Il y eut une année d’hésitation noire entre lit, table et chaise haute, cette piste d’envol des petits pots poulet-légumes-compote : la fameuse triangulation. Un jour, excédés par cette confusion fonctionnelle, Daniel, l’enfant et moi-même érigeâmes une cloison entre chambre et salon. La table s’en trouva fort satisfaite. Elle s’appuie désormais, dos au mur, pieds à cheval sur le tapis et le parquet. L’enfant a grandi, Daniel travaille au-dehors mais il a, dans la chambre conjugale – cette pièce de conjugaison – un nouveau bureau ancien, avec tiroir et tablette rétractable, où trône, comme il se doit, l’ordinateur de bureau. Comme j’ai perdu mon travail à l’extérieur, je dois travailler à l’intérieur quand l’enfant est occupé dehors. C’est donc sur la table du salon, celle qui voulait ma peau, une fois les miettes du petit-déjeuner époussetées d’un geste machinal, plaf boum hop sur le tapis, l’aspirateur est dans le placard, mais je ne parlerai pas du placard, ni d’ailleurs de la cuisine où il me faut mettre la vaisselle du petit-déjeuner hop dans l’évier en attendant l’heure du lave-vaisselle, c’est-à-dire ma pause de midi, c’est-à-dire moi-même actionnant l’éponge double action, la cuisine exiguë du petit appartement parisien n’autorisant la présence simultanée que de trois appareils électroménagers contigus coude à coude touche touche la cuisinière le lave-linge le frigo. C’est donc sur la table du salon, qui est aussi la table de Daniel et de l’enfant, la table des devoirs, des repas entre amis, la table de l’emballage des cadeaux de Noël, de couture, de repassage – mais je repasse de moins en moins – la table de construction de puzzle et de déconstruction de légo, celle-là même qui voulait ma peau, une fois les miettes du petit-déjeuner époussetées d’un geste machinal, plaf boum hop sur le tapis, disais-je, que je me mets à mon travail. J’ai pour cela dégagé un espace vierge, un îlot, une île, sur la table de travail où j’attends que le travail arrive. Quand j’attends longtemps, mon regard glisse parfois jusqu’à la coupe pleine de fruits trop mûrs (c’est à cause de la coupe) où négligemment m’observent le tire-bouchon suisse de Daniel et le couteau corse de l’enfant de la marque Vendetta. Je fixe l’écran de mon ordinateur portable (por, pour en espagnol, table, table en français et en anglais) un ordinateur fait tout spécialement pour la table. C’est un PC, un personnel computer, c’est-à-dire un ordinateur personnel, mon ordinateur personnel rien qu’à moi, de marque Apple, appelé Mac, comme on dit qu’une prostituée a un mac. Moi, j’ai un Mac rien que pour moi, je n’ai pas à le partager avec d’autres prostituées, j’ai donc beaucoup de chance me dis-je, sur mon île vierge  – comme on le dit d’une page d’une mémoire d’une fille, c’est salon selon – au milieu de la table commune. Mais faut faire gaffe, quand même. J’ai mis pour cela un code de sécurité dont j’ai oublié la combinaison en dentelles. C’était pourtant un nom important, mon premier chien, mon premier livre, mon premier amour. C’était longtemps avant Daniel et l’enfant, et pour cela peut-être, le nom ne revient pas. Ou cela vient de la table, du tire-bouchon suisse, du couteau corse, des miettes sur le tapis, de la vaisselle dans l’évier, du repassage mais je ne repasse presque plus. Je fixe l’écran qui me fixe en retour. Je suis réfléchie sur le bureau de l’ordinateur posé sur mon coin de sable table. Vous ai-je déjà parlé de ma table de travail qui est aussi la table du salon ? Je poursuis ainsi toute la matinée ma longue réflexion sur mon travail à l’intérieur dit travail de la femme d’intérieur. De temps à autre, j’écris à l’intérieur d’un carnet de travail baptisé carnet de travail depuis que l’accès au traitement de texte de mon Mac que je n’ai pas à partager appelé astucieusement Word m’est refusé. Cela fait réfléchir. Midi sonne, c’est la pause lave-vaisselle. La matinée a été particulièrement fertile et a passé étonnement vite, je quitte à regret la table de travail pour passer à la cuisine. Mais ai-je expliqué que notre appartement parisien est si petit que l’évier de la cuisine sert également de lavabo splash plouf de salle de bain ?