vendredi samedi dimanche lundi

ils vivent dans le même quartier, entre deux rivières qui se rejoignent un peu plus loin, après la colline plate, pentue, rousse entre croix et caillou. Elle a moins de vingt ans. Il en a presque trente. Un soir, ils assistent à un spectacle de danse contemporaine dans une des banlieues peintes en rouge officiel difficile de l’agglomération. Il faut dire qu’elle danse. Il faut dire qu’il joue. Rideau. Ça se passe là, dans cette levée des spectateurs, dans cette traînée sonore des applaudissements en décrue. Juste un regard, une reconnaissance, à trois rangées d’écartement. Dans le rajustement des manteaux, dans la saisie des sacs à main, dans l’enroulement des écharpes. Il est plus bas qu’elle, il se retourne, peut-être y a t-il ébauche de sourire. Peut-être. Ils notent leur existence commune dans le ventre de cet instant précis entre les lettres F et H des rangs de fauteuils dans cette salle revenue à la lumière. C’est tout. Elle rentre seule, seule qu’elle est. Un peu plus tard dans la nuit, sans rien dire à personne, vendredi laisse place au

samedi

dimanche

lundi

vient, comme chaque semaine, claquer la porte du vestiaire métallique. Régler la hauteur du tabouret, encore chaud des fesses d’une autre. Compter les pièces, les billets. Taper les chiffres de son matricule. Plage du sablier horaire peu fréquentée dans cette moyenne surface d’une grande enseigne commerciale. Les vieilles dames sont venues en masse, de bon matin, pour les bigoudis, l’eau de Cologne, le bouquet de radis, la demi plaquette de beurre et les boîtes pour chats. Les rayons rayonnent à vide, c’est plutôt tranquille. Elle attend le client. La blouse est laide et grise. La caisse est gonflée d’argent, le salaire mensuel est maigre. L’école de danse est chère. Le cours est dans deux heures. Des courbatures, encore. Elle attend le client. Les minutes passent à peine. Elle a moins de vingt ans. L’heure n’avance pas très vite. La blouse est laide et grise. Des courbatures, toujours. Le cours est dans deux heures. Il est debout devant elle. Elle est assise, entourée de sacs plastiques, le pistolet optique à la main. Elle reconnaît les yeux, la bouche. Il la reconnaît tout entière. Elle n’ira pas danser ce soir. C’est au milieu de l’hiver, l’impossible été.

perron

la camionnette du charcutier s’est éloignée, l’enfant a repris sa lecture. Les genoux  font religieusement pupitre, le dos s’appuie contre le chambranle de la porte. L’arrête vive du bois l’oblige de temps à autre à interrompre l’histoire. Alors, clignant des yeux, elle se redresse pour mollir sitôt replongée dans le livre. Ses claquettes traînent à côté des socquettes blanches. La robe est toute froissée, le col gratte un peu, la bouche a soif et chaud. Au-dessus de sa tête, les mouches entrent et sortent à leur guise, de la cour à la cuisine, de la cuisine à la cour. Elles s’en fichent du rideau à lanières plastique. Une guêpe s’approche des bras bruns et nus, la petite n’a plus peur. La page est tournée comme les autres, goulûment, sans plus s’occuper du monde. La guêpe retourne à ses bouquets. L’enfant n’est plus dans l’ennui de l’été, elle est partie là-bas, en Bretagne, sur l’île avec Claude, Mick, François, Annie et Dagobert. L’ombre de l’église se ramasse sur les marches. Midi sonne au clocher. Les bourdons s’en donnent à coeur joie autour des fuchsias de Marie-Louise. Le grand-père, rentré du jardin, quitte lourdement sabots, outils et tablier dans l’appentis voisin et passe à son tour de la cour à la cuisine. Oui, il lui a bien semblé voir une ombre enjamber son histoire. Elle se déplace à peine, ses yeux n’ont pas lâché la ligne. La route est silencieuse, tout le village s’apprête à se mettre à table. La grand-mère sort sur le perron égoutter la salade de quelques moulinets du bras, s’en retourne sans un regard, sans un mot, à sa fricassée de haricots. Des préparatifs, l’enfant n’en sait rien, pourtant sous le livre, le ventre a faim. Le soleil est planté bien haut, les pages font mal aux yeux, la sueur traverse l’aplat du front, les épaules sont en train de cuire. Personne ne s’en soucie, la crème solaire, c’est pour vingt ans plus tard. Les vacances sont à mi-course, la mère revient dans un mois pour reprendre l’enfant laissée là, avec les vieux à la campagne. Là-haut, à l’étage, dans la pièce aux murs de chaux rose, entre araignées et poussière, il lui reste trois livres.

petite silhouette décharnée

la femme est frêle, petite silhouette décharnée qui passe et repasse dans l’encadrement de la fenêtre aux montants fraîchement repeints. Le mari mort il y a peu, la maison devenue trop grande – elle a souhaité se rapprocher de son fils et de ses petits-enfants – là voilà en ville, dans un studio où les meubles d’une vie entière peinent à se détacher les uns des autres. Trop de fauteuils, de guéridons et de photographies. Les rideaux ne sont tirés qu’à l’heure du sommeil. Toute la journée je suis des yeux cette femme sans chair ni muscle, s’asseoir et se lever, aller et venir, s’asseoir et se lever. Elle peut lire encore, écrit parfois sur des petites fiches jaunes des listes de choses à faire dans une vie où il reste si peu à faire. Et puis, bientôt, ce ne sont plus des listes, ce sont des mots. Des mots qui vont se coller sur les objets que j’entrevois derrière la vitre. Par exemple facture sur le troisième tiroir de la commode, télécommande sur la télécommande, sac à main sur l’un de ses nombreux sacs informes et noirs, où la vieille femme n’en finit plus de chercher les lunettes pour la vue, les clés pour la porte, l’argent pour les courses. Sur la grande table, de moins en moins souvent de fleurs, de plus en plus d’ordonnances et de pilules. Une corbeille aux fruits racornis. Une fiche avec le mot manger posée avec grand soin au milieu de l’assiette au filet doré.

reste l’amour

parfois je croise des hommes qui portent ton parfum. Je ne le reconnais pas immédiatement mais je tombe en arrêt, comme on le dirait d’un chien de chasse. D’une chienne. Et je renifle ce souvenir ténu de ton corps. Orifices ouverts, tête qui pivote. Je te guette avant même de savoir que je te guette. La tristesse fugace de t’aimer encore après toutes ces luttes pour te défaire en moi, te déchirer, te rompre avec les dents, les poings, la rage. Il semble que j’ai perdu la guerre. L’oubli t’oublie.

Je plie.

Capitule.

Dans l’amour perdu, brusquement, le perdu ne compte plus.

Reste l’amour.

Graal

lorsque je travaille à la librairie, la clé du tiroir-caisse est à l’exacte hauteur de mon pubis. Si je m’avance tout contre le bois, en me hissant imperceptiblement sur la pointe de pied, je peux faire se reposer le renflement qui précède le repli des grandes lèvres sur la surface métallique de la clé qui conduit à l’argent.

croupion, rognon et petit patapon

les reins vont par deux. Comme les yeux, les seins, les fesses, on les différencie l’un de l’autre. Le rein droit ; le rein gauche. Les lombes, eux, sont soudés, inséparables, indistincts. On aime à caresser une chute de rein, quand on fuit devant une chute de lombes qui évoquent alors la plomberie plus que la galanterie. Comme le dos, le cou, le cul, on se casse parfois les reins, mais c’est cette région dite lombaire que l’on se fait masser par un kinésithérapeute de préférence lombard. On a les reins solides et les lombes bombés. Les reins ont leur reine, les lombes n’ont rien pour eux, ils portent les seaux d’eau usée, ce sont les domestiques du château, ils vivent tout là-haut sous les combles. Les reins ont aussi leurs problèmes, le plus souvent de calcul. Dans l’acte sexuel, les reins opèrent un mouvement régulier de va et vient, tandis que les lombes, dans l’expectative, campent sur leur position. On peut vivre avec un seul rein, même sans aucun ; le sang s’en va faire un petit tour dans une machine appelée dialyse. Les lombes ne s’opèrent pas, ne se retirent pas, ce sont les arcs-boutants du bas du dos, les contreforts du corps. Ils maintiennent suspendues les fesses loin sous les omoplates. Que ferait-on sans ces puissants suspensoirs ? Nous aurions hélas, l’arrière-train collé aux dessous de bras ! Mais parlons justement anatomie. Si les lombes évoquent le croupion, indubitablement les reins appellent le rognon. Cuisiné, il existe mille recettes et les gourmands se battent pour le piquer de la fourchette.